Commentaire de texte : Sartre, L’être et le néant, p.27-28

 

 

Le traité d’« ontologie phénoménologique » de Sartre s’ouvre par une analyse du concept phénoménologique de « phénomène », analyse dont l’objet affiché est de déterminer si la mise en oeuvre de ce concept suffit effectivement en l’état – c’est-à-dire dans sa version husserlienne – à surmonter, comme elle le prétend, tous les dualismes, à commencer par celui de l’être et de l’apparaître. La première section de l’Introduction montre que cette théorie du phénomène conduit moins à lever tous les dualismes qu’à tous les convertir à un unique dualisme faisant ressurgir tous les précédents sous de nouvelles guises : le dualisme du fini et de l’infini. Sartre en diffère alors l’examen pour poser d’emblée le problème qui doit servir de fil conducteur à l’ouvrage et lui dicte son titre : le problème du statut ontologique du phénomène. Il s’agit de déterminer le statut de l’existant qu’est une apparition, une fois admis – c’est l’acquis de la théorie du phénomène que Sartre ne remettra plus en cause dorénavant – que celle-ci ne saurait emprunter son être à un autre existant qu’elle-même. [A partir de là, l’Introduction de l’ouvrage établit pas à pas, sur un mode encore analytique-abstrait, les présupposés ontologiques de la structure de l’intentionalité comme rapport concret.] La deuxième section a affirmé que le phénomène d’être est un phénomène « ontologique », au sens où il requiert de lui-même un fondement « transphénoménal » de son être. [Sartre considère alors, au seuil de la troisième section, l’objection idéaliste à cette thèse. La troisième section invoque l’idée husserlienne d’intentionalité de la conscience pour récuser toute réduction idéaliste de l’être-connaissant à l’être-connu et montrer la nécessité d’admettre un être transphénoménal (c’est-à-dire trans-gnoséologique) de la conscience en tant qu’être-connaissant. La quatrième section invoque (y compris contre Husserl pour autant qu’il retombe dans l’idéalisme traditionnel) l’idée de spontanéité de la conscience pour récuser toute stratégie idéaliste (y compris intentionaliste) de réduction de l’être-connu à l’être-connaissant qui rétablirait dans ses droits, mais restreinte au seul cas de l’être transcendant, la réduction de l’être à l’être-perçu. Deux tâches subsistent à l’issue de la quatrième section : d’une part, démontrer l’échec de la seule stratégie pour fonder l’être du phénomène qu’on puisse adopter une fois qu’on s’est dépris aussi bien du réalisme que de l’idéalisme au sens traditionnels, à savoir celle de Husserl, qui passe par une théorie de la constitution par esquisses de l’être transcendant ; d’autre part, donner la preuve effective et définitive de la transphénoménalité de l’être du phénomène en montrant (c’est ce que Sartre appelle la « preuve ontologique ») que la conscience naît portée sur un être autre qu’elle, que Sartre appellera, au terme de cette preuve, « être en-soi ». Ce sont là les deux tâches de la cinquième section, à laquelle cette preuve donne son titre, et de laquelle est tiré notre texte.

Notre texte s’acquitte de la première. Il y va du type de rapport entre la conscience et la réalité que prescrit, si on la comprend bien, l’idée d’intentionalité, bref de la signification de l’idée maîtresse de la phénoménologie eu égard au débat entre réalisme et idéalisme lui-même posé en termes phénoménologiques (et alors que Sartre a déjà montré comment dépasser ce même débat dans sa version classique, pré-phénoménologique).] Il s’agit, dans ce début de la cinquième section, de trancher la question de savoir si l’idée d’intentionalité, i.e. l’idée que toute conscience est conscience de quelque chose, requiert effectivement de la conscience, comme le voudrait Husserl à l’issu de son tournant transcendantal, qu’elle soit constitutive de l’être sur lequel elle est dirigée au sens où elle l’objectiverait du fait même qu’elle le vise à vide. La réponse de Sartre est sans ambiguïté : loin de requérir que la conscience constitue l’être de son corrélat, l’idée d’intentionalité l’exclut a priori. Bref, l’être ne se réduit pas à l’être-intentionnel comme le croit Husserl. Husserl aura donc corrompu, dans sa phase transcendantale, et du fait de l’introduction du dispositif de la réduction, ce qui est pourtant sa propre découverte. Par cette retombée dans l’idéalisme, Husserl aura deux fois violé le fameux principe de l’absence de présupposition : en étant infidèle aux faits, en étant infidèle à l’esprit de la méthode phénoménologique. [Cette réfutation de Husserl dessine en creux la « preuve ontologique » sur laquelle elle débouche dans le reste de la section.]

Dans un premier moment (du début à « ... mais dans celle où il est un non-être. »), Sartre démontre, par une voie a priori, qu’une interprétation transcendantale de l’idée de transcendance intentionnelle dans les termes d’une théorie de la constitution est par principe acculée à asseoir l’objectivité du phénomène constitué sur son non-être. Il s’agit ensuite, dans un second moment (de « C’est le recours à l’infini... » à « ce qui se livre par profils suivants et successifs. ») de montrer que c’est bien ce mécanisme inavoué de fondation de l’objectivité sur le non-être qui commande la théorie husserlienne de la constitution, pour autant qu’il est la raison d’être du dualisme du fini et de l’infini auquel cette théorie a eu, historiquement, expressément recours. Il suffit alors de démontrer, dans un troisième moment (de « Mais comment le non-être peut-il être le fondement de l’être ? » à la fin), que le principe de la solution husserlienne est à la fois descriptivement erroné, dans la mesure où une apparition ne se donne nullement comme une lacune à combler, et irrecevable a priori, dans la mesure où le caractère transcendant de l’objet ne saurait être dérivé de l’absence, l’être tiré du non-être. La seule voie possible pour une lecture constitutive de la formule de l’intentionalité étant ainsi barrée, il s’ensuit que c’est une version de la lecture non-constitutive qui doit être vraie. [La « preuve ontologique » proprement dite, qui succède à notre texte, aura alors pour charge de le démontrer positivement et de préciser dans ses grandes lignes la théorie sartrienne, anti-constitutive, de la transcendance intentionnelle.]

 

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L’objet du premier moment de notre texte (du début à « ... mais dans celle où il est un non-être. ») est de montrer qu’une théorie de la conscience comme constitutive de l’être est acculée à concevoir la distinction entre la conscience et l’être, non pas comme une distinction entre deux êtres, mais comme une distinction d’un être et d’un non-être. Sartre raisonne comme suit. Il formule une alternative entre l’interprétation husserlienne de l’idée d’intentionalité, selon laquelle l’intentionalité est logiquement constitutive de son corrélat, et la sienne, selon laquelle l’intentionalité en est contemporaine. Arguant d’analyses antérieures du concept de conscience qui ont déjà écarté l’hypothèse d’un lien direct de constitution de l’être par la conscience, Sartre montre que la première alternative ne peut être maintenue que si l’on concède le caractère indirect du lien constitutif.

Le texte s’ouvre par une reprise de la formule de l’intentionalité. La troisième section a montré que cette formule est moins l’expression d’une thèse sur la conscience que de l’essence même de la conscience : c’en est une définition. L’accent est placé sur le mot « de » : la conscience pose son objet comme lui étant transcendant, loin que celui-ci soit contenu en elle, qu’il soit dans la conscience. La conscience se transcende pour atteindre son objet, s’épuise tout entière dans ce quelque chose qu’elle pose comme étant hors d’elle. La « transcendance de la conscience » (par quoi il faut entendre que la conscience est un dépassement spontané) consiste donc à poser un objet « transcendant » (par quoi il faut entendre que cet objet se donne comme indépendant de la spontanéité de la conscience, comme étant en-soi). [Cette équation est probablement l’intuition directrice de la philosophie de Sartre. Déjà, dans L’imagination, et dans des pages qui préfigurent notre texte, Sartre soutenait que c’est l’inertie de l’objet qui fonde son objectivité : « Elle [la conscience] apparaît comme une pure spontanéité, en face du monde des choses qui est pure inertie. Nous pouvons donc poser dès l’origine deux types d’existence : c’est, en effet, en tant qu’elles sont inertes que les choses échappent à la domination de la conscience ; c’est leur inertie qui les sauvegarde et qui conserve leur autonomie. ». Faisaient cependant défaut à Sartre, dans l’ouvrage de 1934 : d’une part la théorie du fondement ontologique de la distinction du pour-soi et de l’en-soi et de leur rapport, bref la fameuse « preuve ontologique » qui succède immédiatement à notre texte ; d’autre part, le repérage et la critique de la solution husserlienne au problème de l’objectivité. Notre texte fait apparaître que ces deux lacunes n’en sont qu’une.] Notons que le terme « transcendance » revêt deux acceptions distinctes dans notre texte, selon que Sartre envisage la caractérisation husserlienne de « la conscience comme une transcendance » (quatre lignes avant la fin) ou qu’il envisage la caractérisation husserlienne de l’objet intentionnel comme « transcendance dans l’immanence » (au début du troisième moment). Dans la seconde acception, « transcendance » est le substantif formé à partir de « transcendant » et désigne le caractère transcendant de l’objet intentionnel, c’est-à-dire le fait qu’il se donne à moi comme étant indépendant de moi. Ce texte met donc bien implicitement en oeuvre la distinction de « l’être pour-soi » et de « l’être en-soi », distinction cardinale de L’être et le néant, mais de telle manière qu’il la fonde bien plutôt qu’il ne s’appuie sur elle. L’alternative formulée par Sartre peut sembler ne pas être exclusive et donc introduire une pétition de principe au cœur de l’argument de Sartre. Pour Husserl, en effet, le premier membre de ce que Sartre présente ici comme une alternative n’est que le moyen de saisir ce qui fait ici office de second membre de la même alternative : c’est en vertu de la manière dont les corrélations noético-noématiques président à la constitution de l’objet que lla conscience est bien, comme le dit Sartre, « rapport à un être transcendant ». Même à supposer que Husserl se trompe, et que le premier membre soit effectivement exclu par le second, comment ne pas y voir une pétition de principe de la part de Sartre ? En fait, il faut comprendre que la formulation du second membre de l’alternative comporte l’affirmation implicite de la superfluité de toute fondation de l’être transcendant. Dire que c’est « en sa nature la plus profonde » que la conscience est dirigée sur l’être, c’est dire qu’on ne saurait pas même distinguer de façon purement abstraite un moment où la conscience serait déjà conscience sans que son corrélat soit encore pleinement. Si les deux membres de l’alternative s’excluent effectivement, c’est donc au sens où un rapport de consécution logique et un rapport de contemporanéité logique s’excluent réciproquement. Le but du texte est d’invalider la possibilité du premier pour faire place à celle du second. [Cette alternative montre déjà assez que Sartre oppose désormais à Husserl la découverte dont il le créditait dans l’article sur « L’idée d’intentionalité » : que les choses ne se laissent pas dissoudre dans la conscience. Sous l’apparence d’un renversement de jugement, la différence est d’accent. Là où l’article soulignait la façon dont Husserl atteint à un réalisme non métaphysique en dépassant l’alternative traditionnelle du réalisme et de l’idéalisme, l’ouvrage de 1943 impute à Husserl un sacrifice de l’être des choses, une retombée dans l’idéalisme.] C’est bien la réduction phénoménologique transcendantale que Sartre va désormais contester. Là où Husserl confère au corrélat intentionnel un statut problématique (il pourrait ne pas être), Sartre conférera un statut apodictique à l’être de ce corrélat (l’en-soi ne peut pas ne pas être) et assignera à l’intentionalité une nécessité de fait. Bref, il s’avérera que l’hypothèse constitutive oblitère rien moins que la solidarité entre transcendance et facticité qui fait toute la signification de l’intentionalité.

Le premier membre de l’alternative méconnaît d’emblée le sens de la formule : le « de quelque chose » signifie précisément ici « d’un autre quelque chose qu’elle-même ». Toute relation interne n’est pas une relation d’inclusion. Celle-ci est précisément une relation interne d’exclusion. Le « de » ne saurait renvoyer à une représentation-charnière par quoi ce qui est dehors serait déjà préfiguré dedans et ce qui est dedans serait comme l’ombre de ce qui est dehors. Toute conscience d’absence présuppose une conscience de présence, et en ce sens toute négation une affirmation, puisqu’une conscience d’absence est une conscience et que toute conscience est conscience de présence, n’étant rien d’autre que la présence de l’objet elle-même à la conscience. L’intentionalité est affirmation de part en part : poser, c’est poser comme étant. Même la conscience imageante, qui en un sens pose son objet comme n’étant pas, se donne explicitement comme une modification. Elle n’est imageante que parce qu’elle est conscience, et non l’inverse. Elle est l’exception et non la règle.

[Il faudra cependant reconnaître ici qu’il faudra attendre la première partie de l’ouvrage, et en particulier la théorie du néant du premier chapitre, pour que cette structuration de l’intentionalité (cette signification du « de ») devienne pleinement intelligible. L’affirmation intentionnelle s’avérera avoir pour envers, et être rendue possible par, la négation du pour-soi par lui-même au profit de l’apparition de ce qui est visé. La décompression d’être à la faveur de laquelle l’en-soi se phénoménalise et la néantisation singulière en vertu de laquelle le pour-soi se creuse pour faire place à un phénomène élucideront le primat de la présence, qui reste indémontré dans notre texte. C’est parce que le pour-soi n’a pas dedans qu’il est tout entier dehors, au point que la distinction du dedans et du dehors cesse de s’appliquer.]

Que la présence comme telle ne soit pas constituable résulte immédiatement des acquis respectifs des sections trois et quatre, que Sartre rappelle dans les deux phrases suivantes. D’une part, en effet, comme il a été montré dans la troisième section, la conscience n’est pas une connaissance et lui échappe au contraire : elle a un être transphénoménal (que Sartre appellera bientôt « pour-soi »). D’autre part, comme il a été montré dans la quatrième section, la relation de passivité (être-affecté-par) ne peut pas avoir pour premier terme l’être de l’existant passif lui-même puisque, en tant que modification d’un être par un autre, elle le présuppose au contraire toujours déjà. Par conséquent, même à supposer qu’on puisse trouver dans la conscience des impressions subjectives, pour que l’être de l’objet puisse être constitué à partir de l’être de ces impressions, il faudrait que l’être qu’est la conscience puisse affecter de l’être des impressions le néant d’être de l’objet, ce qui n’a aucun sens. [Sartre montrait alors que l’introduction du concept de hylé par Husserl n’est qu’une stratégie de repli : comme on pressent que la conscience ne saurait donner l’être à un néant d’être de l’objet qu’elle viendrait combler, on invente une couche de données neutres qui ne sont ni tout à fait de la conscience ni tout à fait de l’objet, dans l’espoir de faciliter le passage de l’une à l’autre. Mais là où la section précédente lisait cette stratégie de repli comme une tentative pour ménager une action de la conscience sur l’objet transcendant, notre texte prend acte de l’échec de cette tentative pour envisager une autre lecture de cette stratégie de repli, à savoir comme tentative pour fonder l’être de l’objet sur son non-être. Il ne s’agit donc pas tant de passer de la critique de la hylé à celle du noème que d’une critique de la structure noèse-hylé-noème à une autre.]

La conclusion s’impose alors : s’il est impossible que l’être de l’objet soit directement tributaire de la conscience, il reste qu’il en soit seulement indirectement tributaire, qu’il emprunte cette dépendance au non-être qui l’affecte. En d’autres termes, la constitution de l’objectivité de l’objet pourra passer par celle de son absence s’il est vrai à la fois que ce qui, dans l’objet, relève du manque, est directement constituable, et qu’il est strictement solidaire de l’objet lui-même.

Encore faut-il montrer que ce détour par le non-être est bien le principe inavoué de la solution husserlienne. En est-il seulement ainsi ? Peut-on effectivement trouver ce principe à l’œuvre dans la philosophie de Husserl ?

 

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L’objet du second moment du texte (de « C’est le recours à l’infini... » à « ce qui se livre par profils suivants et successifs. ») est de montrer que tout le sens de la constitution de l’objet par profils, chez Husserl, et partant du système de rapport du fini et de l’infini qui en fournit la syntaxe, est précisément d’assurer l’objectivité de l’objet par la voie détournée des intentionalités en attente de remplissement. 

La rémanence du dualisme du fini et de l’infini dans la théorie husserlienne du phénomène, notée dans la première section, est motivée par cette tentative pour faire du néant le fondement de l’objectivité. La première section avait montré que la théorie du phénomène ne parvient à prendre congé du dualisme de la réalité et de l’apparence qu’en relayant la réalité de la chose par l’objectivité du phénomène. Puisqu’il s’agit de s’en tenir strictement au phénomène, et puisque la réalité n’est pas plus une qualité de l’apparaître que son contraire, ce que le phénomène a de non-évanescent, et ce par quoi il se soustrait de toute évidence à l’arbitraire de mon bon vouloir (si je tourne autour d’un objet, les phénomènes s’enchaînent d’une manière que je puis bien anticiper, mais certainement pas influencer, et même anticiper parce que je ne peux pas l’influencer), ne sauraient être imputés à une réalité (laquelle n’est pas livrée dans le phénomène), mais seulement à un ordre transversal à la multiplicité de phénomènes dans lequel ce phénomène s’insère. Puisque la méthode phénoménologique interdit d’arrimer le phénomène au monde par autre chose que lui-même, il reste que ce soit la liaison des phénomènes entre eux qui fasse que chacun d’eux est bien en prise sur le monde. C’est déjà ainsi, et à la faveur d’une démarche analogue, que Berkekey redéfinissait la réalité, une fois écartée l’hypothèse d’une réalité-substrat qui transcenderait la connaissance qu’on en prend.

Il s’agit pour Sartre de montrer que la mobilisation du couple du fini et de l’infini par une théorie de la constitution n’a d’autre motivation que d’assurer, une fois l’être de l’objet réduit à son objectivité, la fondation de cette objectivité sur le néant d’être déterminé de l’objet. La pensée de Husserl prend valeur de paradigme dans la vérification de la fonction médiatrice qui est ainsi susceptible d’échoir à l’opposition  du fini et de l’infini. Il s’agit de montrer que c’est par le truchement de cette opposition que les intentions vides sont à même d’objectiver.

Sartre suppose ici connu le caractère bifide de l’intentionalité husserlienne : tournée vers l’objet par sa face objective (le noème), elle est également tournée vers le sujet par sa face subjective (la noèse, mais aussi la hylé animée par elle). Cette distinction n’a de sens qu’une fois effectuée la réduction : même à s’en tenir au seul flux immanent des vécus, on peut voir émerger (se « constituer », selon le terme de Husserl) des « pôles d’identité » (les noèmes) dont chacun fait se subordonne, comme leur sens même, une multiplicité de vécus (les noèses). Ces pôles d’identité, Husserl y insiste pour conjurer le reproche d’idéalisme, ne sont pas réellement inhérents à la conscience, à la différence des noèses. Le but final de Sartre est de montrer l’insuffisance de cette précaution de Husserl.

En quoi est-ce par le truchement de l’opposition du fini et de l’infini que les intentions vides sont à même d’objectiver ? On sait qu’Husserl oppose (par exemple aux çà §41-42 des Idées 1) la donation adéquate des vécus de la conscience à la donation inadéquate des objets transcendants, l’inadéquation de la donation étant elle-même caractérisée par l’incomplétude de celle-ci. Je ne saurais par exemple percevoir en même temps toutes les faces d’un cube opaque. Bien qu’elles ne me soient pas données au sens propre, les faces cachées me sont pourtant données en un sens, sans quoi chaque vue que je prends ne serait qu’un fragment nouveau sans lien avec la vue que j’en avais ni avec celle que j’en aurai. Husserl nomme profils (allemand Abschattungen, qu’on traduit également en français par « esquisse », « aspect » ; en anglais, par « adumbration ») les parties de l’objet qui me sont données en propre, parties dépendantes et non fragments, par opposition aux « composantes non-remplies » qui participent également de la perception mais excluent par principe une présentification intuitive. Or, l’opposition entre adéquation et inadéquation, dans les Idées directrices, n’est pas simplement congruente avec celle de l’immanence et de la transcendance, mais constitue son assise. L’objet transcende la conscience, nous dit à peu près Husserl, pour autant qu’il ne peut pas être embrassée par une conscience mais se donne comme la débordant.

Il n’est pas difficile de voir que l’objet cesserait de déborder la conscience et finirait par s’y résorber si les visées à vide des profils cachés de l’objet ne faisaient pas partie de la visée de l’objet. Ce sont donc ces visées à vide qui font toute la différence. [Dans L’imaginaire (Troisième Partie, Quatrième Section, p.233), Sartre se contentait de souligner que ce sont les intentions vides qui confèrent à l’objet sa plénitude, c’est-à-dire son unité et son identité. Il va désormais plus loin : ce n’est rien moins que sa transcendance que l’objet doit aux visées à vides.] Il s’agit alors d’expliciter le raisonnement de Husserl : selon Sartre, c’est l’incompossibilité des présences simultanées de toutes les apparitions, alliée à la présence d’une apparition enveloppant la visée à vide de la totalité des apparitions moins elle-même, qui garantit l’objectivité. On pourrait se demander pourquoi il faut qu’exactement une seule (et non pas au moins une) apparition soit présente. En réalité, il semble que ce soit là la définition même de l’apparition. Mais dans ce cas, l’incompossibilité n’est-elle pas elle aussi postulée au gré d’une définition ? A tout du moins, on ne voit plus quelle importance revêt le caractère infini de la série de termes incompossibles. Ne suffit-il pas que plus de deux termes ne puissent être donnés à la fois ?

Mais, après tout, et qu’Husserl ait eu ou non la claire conscience du ressort de sa solution au problème, pourquoi celui-ci ne serait-il pas fondé en raison ? Qu’est-ce qui justifie Sartre à tenir pour un tour de passe-passe ce qui pourrait apparaître comme un détour nécessaire ?

 

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Dans la troisième et dernière partie du texte (de « Mais comment le non-être peut-il être le fondement de l’être ? » à la fin), Sartre montre que ce détour n’est effectivement qu’un tour de passe-passe parce qu’il est infidèle aussi bien aux caractères du phénomène qu’à ceux de la transcendance. Il est même strictement incompatible avec cette dernière.

Le non-être dont Husserl croit pouvoir tirer l’être peut être spécifié : c’est le non-être de ce qui n’est pas encore advenu mais est néanmoins déjà l’objet d’une attente. [Sartre montrera plus loin (dans la Section 2 du Chapitre 1 de la Première Partie) que c’est toujours sur fond d’une attente qu’un non-être apparaît. Pour qu’un non-être puisse apparaître, il faut qu’il ait d’abord été pré-conçu à titre de simple possibilité.] Or, montre Sartre, prendre au mot Husserl, ici, c’est lui donner tort. Car le type de consistance qu’acquiert ce type de non-être n’est précisément pas le type de consistance qui est celui de l’être d’une chose comme une table. Ou bien il faut prendre au mot Husserl, mais alors il confond une classe particulière, non représentative, d’intentions, avec l’intentionalité en général. Ou bien il faut lui faire crédit d’opérer une transposition à partir de cette classe particulière, mais alors c’est cette transposition qui est irrecevable, puisqu’elle revient à faire de la visée de quelque chose d’absent le paradigme de toute visée. Sartre fournit même une caractérisation du noème husserlien : la consistance propre du noème, la fameuse transcendance « dans » l’immanence propre à l’objet intentionnel, n’est autre que la consistance de l’être attendu, positivement ou négativement. Tout se passe comme si l’intentionalité était définie par les ratés de l’intentionalité, la visée par la possibilité qu’elle n’atteigne pas son objet. En ce sens, la généalogie sartrienne du concept de noème en fournirait le motif sceptique. [Sartre montrera plus loin, dans la Section 2 du Chapitre 1 de la Première Partie, que, pas plus que l’être, le néant n’est assimilable à un non-être subjectif. La conception idéaliste de l’être que résume le concept de noème est donc symétrique d’une conception idéaliste du néant qui en est solidaire, et qui réduit le néant à l’issue négative d’une déception. Sartre fera valoir que c’est bien plutôt la déception qui présuppose ontologiquement une compréhension pré-judicative du néant. Il n’y aurait pas de visée sans néant, mais cela ne signifie ni que la visée soit visée de ce néant, ni que ce qui est vrai de la visée soit vrai de l’être de l’objet visé. Ce à l’origine de quoi se trouve la conscience, c’est en effet le néant. Non pas au sens où la conscience constituerait le néant, nous avons vu que c’était l’erreur de Husserl que de le croire, mais au sens où la conscience, en tant qu’elle est son propre néant, est l’être par qui le néant vient au monde. Il y a donc une raison profonde à ce que l’idéalisme ait recours au néant. En revanche, il ne s’ensuit nullement qu’en étant à l’origine du néant la conscience puisse être à l’origine de l’être, puisque tout à l’inverse c’est le néant qui présuppose la néantisation de l’être. La théorie du néant permettra donc rétrospectivement une reformulation et une généalogie plus rigoureuse de ce que Sartre appelle dans notre texte le « tour de passe-passe » de Husserl.]. Dans l’expression « transcendance dans l’immanence », ce qui est indéfendable selon Sartre, c’est l’usage de « dans ». Seule la théorie du néant pourra en donner la preuve définitive : postulant un mélange de l’être et du néant, l’usage de ce terme trahit le manque de rigueur avec lequel on pense leur distinction. 

La tentative de Husserl n’est donc pas probante. Mais elle est de toute façon descriptivement erronée. Réciproquement, une description adéquate fera mieux saisir la raison de l’échec de Husserl. Sartre ratifie l’idée d’une donation par profils de l’objet, bref il endosse le concept husserlien d’Abschattung. Mais il réduit l’idée de donation par profils à celle de série d’apparitions, et il nie que ce soit en vertu de son caractère lacunaire que chaque profil annonce les suivants. [Déjà, dans L’imaginaire (Troisième Partie, Quatrième Section, p.232-235), Sartre soulignait que les intentions vides ne sauraient être assimilées à des intentions imageantes, dans la mesure où ce sont des intentions adjointes, latérales pour ainsi dire : ce qui est visé dans la perception, c’est toujours un profil visible, ce profil visible impliquât-il des profils invisibles. En d’autres termes, loin de poser l’objet comme absent ou comme manquant, les intentions vides sont nécessairement subordonnées à la position de l’objet comme présent, sans laquelle la perception ne différerait pas de l’imagination. La théorie du circuit de l’ipséité exposée dans la Deuxième Partie de L’être et le néant (Chapitre Premier, Cinquième Section) précisera les rapports entre intentionalité et manque : le manquant, c’est le possible, c’est-à-dire le remplissement qui n’est pas mais manque déjà et hante le plein de l’affirmation intentionnelle actuelle. Loin que le possible-absent puisse constituer l’être de l’objet, il présuppose la présence de celui-ci.

De toute façon, pour que les intentions vides puissent être à l’origine de l’objectivité, il faudrait que la série des apparitions leur soit redevable de son ordre. C’est ce qui est impossible d’après un passage de la Cinquième Section du Chapitre Premier de la Première Partie (p.62). Sartre y montre pourquoi les rapports de motivation entre les intentions perceptives ne peuvent pas être le fait des intentions vides.]

Chaque apparition est d’emblée une apparition de l’être. La connaissance, la perception en particulier, est dévoilement. Or, il n’est de dévoilement que de ce qui est. Le paradoxe de la connaissance est même qu’on puisse dévoiler ce qui est comme étant ce qu’il est. Mais Sartre semble désormais ranger la hylé (et non pas le noème) du côté du non-être. Il y a deux explications à cela. D’une part, Sartre entend probablement ici, par « matière », celle-ci en tant qu’elle est déjà animée d’un sens. D’autre part, il anticipe peut-être la reformulation qu’il s’apprête à donner du geste husserlien.

La dernière sous-partie du troisième moment affine l’objection en affinant le diagnostic, et justifie l’inconséquence que Sartre vient apparemment de commettre en mettant la hylé du côté de l’absence. Le geste prêté à Husserl s’avère plus complexe que de prime abord. Car Husserl pressent bien que l’objectivité n’est pas l’être, mais que l’être est la réalité jointe à l’objectivité. C’est pourquoi il emprunte en fait à deux sources subjectives : à l’être de la hylé et au non-être du noème. Censée être par là rendue plus plausible, l’opération n’en est que plus impossible puisqu’elle bute sur deux impossibilités plutôt qu’une. Sartre met alors en équivalence trois transitions logiques également impossibles ontologiquement et qu’Husserl aura cru pouvoir justifier. Husserl croit pouvoir montrer des liaisons latérales là où il faut mettre en évidence des liaisons longitudinales : la seule chose qui soit vraie, c’est que l’objectivité est conditionnée par la transcendance qui est conditionnée par l’être, et que la subjectivité est conditionnée par l’immanence qui est conditionnée par le non-être.

La dernière phrase rassemble tous les éléments de la critique de Husserl dans l’Introduction, en même temps qu’elle scelle la teneur de l’objection fondamentale à Husserl : celle d’une retombée dans l’idéalisme qu’aura facilité la réduction, pour autant que celle-ci conduit à faire de la connaissance, entendue au sens large de faire-apparaître, la mesure de l’être. Injecter de la réalité dans le vide de la conscience (par le concept de hylé) et injecter de l’irréalité dans le plein du phénomène (par le concept de noème) sont deux opérations idéalistes équivalentes, ou plutôt, sont un seul et même geste idéaliste. La suite de l’ouvrage montrera qu’une théorie adéquate du néant et de la négation l’aurait prévenu.

 

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Ainsi, que toute conscience soit conscience de quelque chose, conformément à l’idée d’intentionalité, ne signifie pas qu’elle en soit l’origine. Une interaction entre la conscience et la réalité est à la fois impossible et superflue. Il a donc manqué à Husserl d’être suffisamment husserlien. Par là, la phénoménologie historique n'aura pas su tenir sa promesse de réalisme.

Les lecteurs de Sartre n’ont pas toujours su apprécier la force et l’originalité de cette critique de Husserl. Parce que les critiques de Husserl, dans L’être et le néant, sont denses et laconiques, on a pu les croire cavalières. Il n’en est rien. Cela n’a pas échappé à Merleau-Ponty, à tout du moins au Merleau-Ponty du Visible et l’invisible, qui a pleinement saisi le réalisme non métaphysique (« naïf », mais au sens positif que Merleau-Ponty donne à ce terme) que Sartre rétablit dans ses droits en prenant ses distances avec l’intellectualisme de Husserl. Merleau-Ponty crédite Sartre d’avoir restitué cette vérité de l’attitude naturelle que la réduction phénoménologique elle-même trahit encore, et qui est que l’ouverture primordiale au monde précède toute connaissance. Le génie de la solution sartrienne, point Merleau-Ponty, tient tout entier dans la thèse de l’impossibilité de quelque interaction que ce soit entre les deux termes de l’ouverture à l’être, et cette thèse procède elle-même de la thèse de l’hétérogénéité radicale des deux termes. Seulement, aux yeux de Merleau-Ponty, cette solution sartrienne a ceci de paradoxal qu’elle ne se soutient que de se renverser constamment dans son contraire : si la conscience rencontre le monde et n’a pas à le constituer, contrairement à l’hypothèse husserlienne, c’est au fond que la conscience ne saurait rencontrer le monde ; si l’intentionalité est contact concret, c’est au fond qu’elle est l’abstraction même d’un non-contact ; si la conscience est d’emblée installée dans le monde, s’il n’y a plus lieu de le reconstruire ou de le reconstituer, c’est qu’elle est incommensurable au monde ; si elle est d’emblée remplit d’être, c’est qu’en elle-même elle est parfaitement vide. Merleau-Ponty concède jusqu’au caractère irréfutable de la pensée sartrienne. Mais c’est précisément ce qu’il lui reproche : si elle l’est, c’est tout simplement qu’elle compense constamment une abstraction par une contre-abstraction. Cela signifie que la pensée de Sartre, aux yeux de Merleau-Ponty, falsifie l’ambiguïté concrète du rapport du sujet au monde. On pourrait relire Le visible et l’invisible à la lumière de notre texte : tout l’effort de Merleau-Ponty consiste à dégager une tierce voie, à montrer que l’alternative pointée par Sartre, pour exclusive qu’elle soit, n’est nullement exhaustive.

 

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