Choix de textes commentés sur le thème de l’illusion

(complément inédit de L’illusion, GF-Corpus, 2000)

 

Texte 1. Malebranche. Le calcul divin inhérent à nos perceptions est toujours juste, mais ses données peuvent être fausses.

Texte 2. Deleuze. L’éternel retour des simulacres.

          Texte 3. Proust. L’amour, preuve de clairvoyance inintelligible à l’amant lui-même.

          Texte 4. Davidson. Résolution du paradoxe de l’irrationalité.

          Texte 5. Wollheim. Critique de la théorie illusionniste de la perception picturale.

          Texte 6. Cavell. Le rôle de la réalité dans le cinéma.

 

Pour une introduction générale sur le thème de l’illusion, voir L’illusion, GF-Corpus, 2000. Résumé de l’ouvrage

 

 

Texte 1. Malebranche. Le calcul divin inhérent à nos perceptions est toujours juste, mais ses données peuvent être fausses.

 

Malebranche, Entretiens sur la métaphysique et la religion, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1994, p.452-454

 

Les illusions de la perception constituent à première vue une difficulté pour la théorie malebranchiste des jugements naturels, ou jugements inhérents aux perceptions sensibles concernant l’espace. Ces jugements ne s’ajoutent pas à nos sensations mais y aboutissent. Or, ils sont la conclusion de calculs effectués par Dieu lui-même en nous et sans nous. Mais, dans ce cas, s’ils sont faux, comme il arrive évidemment dans les illusions de la perception, n’est-on pas forcé d’admettre que Dieu se trompe ?

La difficulté s’évanouirait et ces erreurs de la perception s’expliqueraient facilement dans une théorie qui, comme celle de Descartes, considérerait que, tandis que nous percevons une grandeur ou une distance, notre jugement s’ajoute à la sensation. De plus, chez Descartes, les illusions de la perception sont moins un problème en tant que tel, résolu au reste par l’hypothèse de mauvaises habitudes de juger (l’anachronisme de ces habitudes expliquant la persistance des illusions), qu’un paradigme de l’indiscernabilité et de l’anachronisme du faux. Mais, pour Malebranche, la sensation est le résultat d’une inférence divine. Dans la première édition de La Recherche de la Vérité, Malebranche reprenait à son compte la doctrine de Descartes et faisait du jugement naturel une opération s’ajoutant à la sensation et supposant l’habitude et l’association d’idées. Dans la seconde édition, il met en Dieu seul le principe de ces jugements. Le motif est d’abord métaphysique : pour Malebranche, humiliant la créature au profit du seul créateur, seul Dieu peut être cause, et l’esprit humain ne saurait engendrer d’idée (toute connaissance est vision des idées en Dieu). Mais le motif est aussi bien d’acuité descriptive: en un sens, Malebranche est conséquent là où Descartes était ambivalent, puisqu’il reconnaît qu’attribuer les jugements naturels à l’âme humaine entraînerait des difficultés insolubles dans la mesure où certains éléments nécessaires au calcul sont inconnus de notre esprit, et puisqu’il reste fidèle au principe selon lequel une inférence ne peut être effectuée que par une pensée, de sorte que si ce n’est pas mon esprit qui infère, cela ne peut être que celui de Dieu (Descartes cède parfois, dans la Dioptrique, à la tentation de faire de l’organisme une sorte de machine à calculer dont l’âme n’aurait qu’à enregistrer les résultats).

Avant d’envisager la solution apportée ici par Malebranche, il faut bien comprendre la spécificité du problème que posent les jugements naturels : ils ne sont pas simplement faux en comparaison de l’être, mais en comparaison de la science elle-même.

En effet, les textes abondent où Malebranche s’attache à démontrer que toutes nos sensations, sans exception, sont illusoires et nous éloignent de l’être. La pensée cartésienne est radicalisée, voire transformée. Descartes distingue, dans la connaissance sensible, l’opinion que les corps sont tels que nous les voyons, opinion qui procède de l’habitude et doit être rejetée (les choses ne sont pas faites de qualités sensibles), et la croyance en l’existence des corps, qu’il regarde pour naturelle et donc nécessairement soutenue par la véracité divine. Pour Malebranche, l’extériorisation de la sensation et la croyance en l’existence des corps sont toutes deux fausses : les corps sont invisibles et ne sont connus que si leurs idées sont vues en Dieu. Cette chambre, par exemple, où j’habite, et qui m’est familière, je ne la vois pas et ne l’ai jamais vue puisque Dieu, pourvu qu’il continue d’ébranler mon cerveau de la même manière, pourrait détruire cette chambre sans que je le remarque. La croyance que les corps existent matériellement est aussi illusoire que la croyance que les corps rouges sont rouges, même si le contenu de la première est accidentellement vrai (pour Descartes, précisément, il ne saurait y avoir là un accident). C’est avec Malebranche que la croyance en l’existence des corps devient une illusion (même si la matière existe). Cette thèse, en effet, n’apparaissait chez Descartes qu’à titre d’hypothèse dans l’artifice protocolaire du doute.

En outre, ces erreurs sont proprement des illusions, puisque elles s’expliquent moins par un mauvaise usage de notre liberté de jugement que par une perversion radicale de cette liberté, depuis la chute, qui a renversé la hiérarchie de l’âme et du corps, et puisque, surtout, même la science ne peut atteindre l’être qu’elle recouvrent (alors que pour Descartes les qualités sensibles, par exemple, ne sont pas illusoires en tant que telles mais à cause de notre habitude de mal en juger et la science permet d’accéder à la vraie nature des choses).

Mais Malebranche radicalise aussi l’autre face de la pensée de Descartes sur la connaissance sensible, ce qui le conduit paradoxalement à relativiser la thèse du caractère parfaitement illusoire de celle-ci : s’il est vrai que la perception ne fait qu’indiquer l’utilité ou la nuisance d’un autre corps par rapport à notre corps, ne faut-il pas que nous ayons un savoir de ces corps ? N’en sera-t-il pas ainsi du moins s’agissant de la perception de l’espace, s’il est vrai que l’attention à l’étendue est un des plus sûrs moyens de nous unir au Verbe ?

On peut maintenant préciser la doctrine des jugements naturels et énoncer sa difficulté propre. Nos perceptions de l’espace enveloppent une correction effectuée par Dieu et dont nous n’avons que le résultat. Le cube devrait être perçu avec des faces inégales étant donné que l’impression de ces faces sur la rétine est inégale, de même un homme qui marche devrait être perçu avec une grandeur variable selon son éloignement. Mais Dieu corrige toujours déjà pour nous, tout comme les peintres rusent avec la perspective et tout se passe comme si nous savions l’optique. Le problème est le suivant :  si la taille d’un objet nous semble rester constante alors qu’il s’éloigne, il se trouve aussi que nous percevons la Lune comme plus grande à l’horizon qu’au zénith alors que ce n’est pas le cas; si, malgré la perspective, la face éloignée d’un cube nous paraît de même dimension que la face proche de nous, cette même correction de la perspective nous fait prendre pour un disque plat la sphère du Soleil.

Il faut donc distinguer, chez Malebranche, la thèse de l’illusion généralisée fomentée par nos sens dont nous subissons le prestige depuis le péché, et qui consiste en ceci que nous prenons désormais l’apparence pour l’être, et le problème spécifique posé par les illusions de la perception ayant trait à l’espace. Malebranche renverse l’usage commun du mot « illusion »: une sensation de douleur est purement et simplement une illusion, puisqu’elle n’a aucunement l’objectivité que nous lui attribuons (il n’y a rien dans l’aiguille qui ressemble à la douleur qu’elle provoque), tandis que ce que nous appelons volontiers des « illusions de la perception » de l’espace ne sont que la contrepartie exceptionnelle d’une correction régulièrement effectuée en nous par Dieu.

La solution de Malebranche est simple : les calculs divins sont toujours exempts de fausseté, mais leurs données de départ peuvent être fausses. C’est que Dieu affecte m’affecte de perceptions en se plaçant au point de vue de mon corps, qui en est donc la cause occasionnelle. La juste correction à laquelle Dieu procède régulièrement en moi sans moi aboutit à un résultat faux si le contexte corporel est très particulier.

Le tour de force de la théorie des jugements naturels consiste à installer ma perception en Dieu, sans l’installer ipso facto dans la vérité, ce qui permet d’expliquer que nous n’ayons pas prise sur les illusions de notre perception sans placer l’origine de celles-ci ailleurs que dans la subjectivité. La perception est pensée à partir du corps et dans le registre de l’implicite : l’approche phénoménologique de la perception est préfigurée.

 

Le calcul divin inhérent à nos perceptions est toujours juste, mais ses données peuvent être fausses

 

ARISTE : Assurément, Théodore, il faut une sagesse infinie pour faire à chaque clin d’œil cette distribution de couleurs sur l’idée que j’ai de l’espace, de manière qu’il s’en forme, pour ainsi dire, dans mon âme un monde nouveau, et un monde qui se rapporte assez juste à celui dans lequel nous sommes. Mais je doute que Dieu soit si exact dans les sentiments qu’il nous donne : car je sais bien que le soleil ne diminue pas à proportion qu’il s’éloigne de l’horizon ; et cependant il me paraît plus petit.

THEODORE : Mais du moins vous êtes bien certain que Dieu est toujours exact à vous faire voir le soleil d’autant plus petit, qu’il s’éloigne davantage de l’horizon. Cette exactitude, Ariste, signifie quelque chose.

ARISTE : Je le crois : mais d’où vient cela ?

THEODORE : C’est que Dieu, en conséquence de ces lois, nous donne tout d’un coup les sentiments de couleur que nous nous donnerions à nous-mêmes, si nous savions divinement l’optique, et que nous connaissions exactement tous les rapports qu’ont entre elles les figures des corps qui se projettent au fond de nos yeux. Car Dieu ne se détermine à agir dans notre âme de telle ou telle manière, que par les changements qui arrivent dans notre corps. Il agit en elle, comme s’il ne savait rien de ce qui se fait au-dehors que par la connaissance qu’il a de ce qui se passe dans nos organes. Voilà le principe, suivons-le.

Plus un corps est éloigné, plus l’image qui s’en trace au fond de l’œil est petite. Or quand le soleil se lève ou se couche, il paraît plus éloigné de nous qu’à midi ; non seulement parce qu’on remarque bien des terres entre nous et l’horizon où il est alors, mais encore parce que le ciel paraît comme un sphéroïde aplati. Donc l’image du soleil qui se lève devrait être plus petite au fond de nos yeux, que celle du soleil levé. Or elle est égale, ou presque égale. Donc il faut que le soleil paraisse plus grand, lorsqu’il est proche de l’horizon, que lorsqu’il est fort élevé.

THEOTIME : J’ai fait une expérience qui démontre ce que vous dites, que la raison pour laquelle le soleil paraît changer de grandeur vient de ce qu’il paraît changer notablement de distance. J’ai pris un morceau de verre, que j’ai couvert de fumée, de telle manière que regardant au travers, je ne voyais plus que le soleil. Et j’ai remarqué que cette grandeur apparente disparaissait toutes les fois que je le regardais au travers de ce verre ; parce que la fumée faisant éclipser tous les autres objets qui sont entre nous et l’horizon, je ne voyais plus sensiblement de distance au-delà de laquelle je pusse placer le soleil.

ARISTE : Ne serait-ce point que ce verre obscurci par la fumée ne laisse entrer dans l’œil que peu de rayons ?

THEOTIME : Non, Ariste. Car j’ai toujours vu le soleil d’une égale grandeur, lorsqu’il est fort élevé sur l’horizon, soit que je l’ai regardé avec ce verre, ou sans ce verre.

ARISTE : Cela est démonstratif.

 

IV. THEODORE : Prenez donc garde, Ariste, que quoique vous soyez persuadé que le soleil n’est pas plus petit à midi que le soir, vous le voyez néanmoins beaucoup plus petit. Et jugez par là que le sentiment de cercle lumineux qui vous représente cet astre, n’est déterminé justement à telle grandeur, que par rapport aux couleurs de tous les objets que nous voyons entre nous et lui, puisque c’est la vue sensible de ces objets qui le fait croire éloigné. Jugez encore de là, que toutes les grandeurs apparentes non seulement du soleil, mais généralement de tout ce que nous voyons, doivent toutes être réglées par des raisonnements semblables à celui que je viens de vous faire, pour vous rendre raison des diverses apparences de grandeur du soleil. Et comprenez, si vous le pouvez, la sagesse du Créateur, qui sans hésiter, dès que vos yeux sont ouverts, vous donne d’une infinité d’objets une infinité de divers sentiments de couleur, qui vous marquent leur différence et leur grandeur, non proportionnées à la différence et la grandeur des images qui s’en tracent au fond de l’œil, mais ce qui est à remarquer, déterminées par des raisonnements d’optique les plus exacts qu’il est possible.

ARISTE : Je n’admire pas tant en cela la sagesse, l’exactitude, l’uniformité du Créateur, que la stupidité ou l’orgueil de ces philosophes, qui s’imaginent que c’est l’âme elle-même qui se forme des idées de tous les objets qui nous environnent. J’avoue néanmoins qu’il faut une sagesse infinie pour faire dans notre âme, dès que nos yeux sont ouverts, cette distribution de couleurs qui nous révèle en partie comment le monde est fait. Mais je voudrais bien que nos sens ne nous trompassent jamais, du moins dans des choses de conséquence, ni d’une manière trop grossière. L’autre jour que je descendais fort promptement la rivière, il me semblait que les arbres du rivage se remuaient ; et j’ai un de mes amis qui souvent voit tout tourner devant lui, de manière qu’il ne peut se tenir debout. Voilà des illusions fort grossières et fort incommodes.

 

V. THEODORE : Dieu ne pouvait, Ariste, rien faire de mieux, voulant agir en nous en conséquence de quelques lois générales. Car reprenez le principe que je viens de vous dire. Les causes occasionnelles de ce qui doit arriver à l’âme ne peuvent se trouver que dans ce qui arrive au corps, puisque c’est l’âme et le corps que Dieu a voulu unir ensemble. Ainsi Dieu ne doit être déterminé à agir dans notre âme de telle ou telle manière, que par les divers changements qui arrivent dans notre corps. Il ne doit pas agir en elle, comme sachant ce qui se passe au-dehors, mais comme ne sachant rien de ce qui nous environne que par la connaissance qu’il a de ce qui se passe dans nos organes. Encore un coup, Ariste, c’est le principe. Imaginez-vous que notre âme sait exactement tout ce qui arrive de nouveau dans son corps, et qu’elle se donne à elle-même les sentiments les plus à propos qui se puisse par rapport à la conservation de la vie. Ce sera justement ce que Dieu fait en elle.

Vous vous promenez donc, et votre âme a sentiment intérieur des mouvements qui se passent actuellement dans votre corps. Donc, quoique les traces des objets changent de place dans vos yeux, votre âme doit voir ces objets comme immobiles. Mais vous êtes dans un bateau. Vous n’avez aucun sentiment que vous êtes transporté, puisque le mouvement du bateau ne change rien dans votre corps qui puisse vous en avertir. Vous devez donc voir tout le rivage en mouvement, puisque les images des objets changent dans vos yeux continuellement de place.

 

 

Texte 2. Deleuze. L’éternel retour des simulacres.

 

Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1964, p164-168

 

La répétition apparaît comme la récurrence d’éléments réellement distincts mais tombant sous le même concept. Il s’ensuit que la répétition est la différence sans concept. Mais il y a deux manières de comprendre cela : on peut, ou bien considérer que la différence, dans la répétition, est extrinsèque au répété, que ce qui est répété, c’est le même, les objets tombant sous la même représentation, bref que la répétition est une différence extrinsèque et que la raison pour laquelle la différence, dans la répétition, est sans concept, c’est qu’il n’y a de différence que quant au concept ; ou bien concevoir des répétitions qui ne sont pas seulement des différences extrinsèques parce qu’elles sont internes à une idée, et des différences internes, c’est-à-dire des différences qui ne sont pas simplement intrinsèques au concept. La thèse de Deleuze, dans Différence et répétition, est qu’on doit accorder la primauté au second membre de l’alternative. Le concept platonicien de simulacre est précisément, selon Deleuze, le concept d’une différence interne tandis que l’éternel retour nietzschéen doit, quant à lui, être pensé comme le concept d’une répétition qui n’est pas répétition du même. Par là est expliquée la forme paradoxale que prend l’entreprise de Deleuze : mobiliser un concept platonicien pour accomplir le renversement nietzschéen du platonisme.

Par le terme de simulacre, Deleuze désigne le concept traditionnel d’illusion, en tant qu’il est au cœur du faux problème de la dissipation de l’illusion, le simulacre étant toujours dévalué à l’aune de ce qui est prétendument le fondement. Mais l’idée de conjurer le simulacre (l’illusion au sens traditionnel) n’est pas simplement une erreur invétérée, c’est une illusion nécessaire de la pensée, en un autre sens du mot illusion. Aussi Deleuze construit-il un nouveau concept d’illusion, d’inspiration à la fois kantienne (l’illusion est interne à la pensée) et nietzschéenne (l’illusion comme simulation affirmative par la pensée de ce qu’elle récuse). Il qualifie d’illusoires les faux problèmes et les fausses catégories nécessairement engendrées par les vrais problèmes à titre d’épiphénomènes (p.74, p.89), de projections (p.89), d’effets simulés (p.384). Mais ces illusions procèdent toutes d’une illusion fondamentale, naturelle, ayant le problème pour objet, consistant « à décalquer les problèmes sur les propositions », prolongée par l’illusion philosophique, technique, consistant à maintenir que « la vérité d’un problème réside seulement dans sa possibilité de recevoir une solution. » (p.207).

 

L’éternel retour des simulacres

 

Ces systèmes différentiels à séries disparates et résonnantes, à précurseur sombre et mouvement forcé, s'appellent simulacres ou phantasmes. L'éternel retour ne concerne et ne fait revenir que les simulacres, les phantasmes. Et peut-être retrouvons-nous ici le point le plus essentiel du platonisme et de l'anti-platonisme, du platonisme et du renversement du platonisme, leur pierre de touche. Car, dans le chapitre précédent, nous avons fait comme si la pensée de Platon tournait autour d'une distinction particulièrement importante, celle de l'original et de l'image, celle du modèle et de la copie.  Le modèle est censé jouir d'une identité originaire supérieure (seule l'Idée n'est pas autre chose que ce qu'elle est, seul le Courage est courageux, et la Piété pieuse), tandis que la copie se juge d'après une ressemblance intérieure dérivée. C'est même en ce sens que la différence ne vient qu'au troisième rang, après l'identité et la ressemblance, et ne peut être pensée que par elles. La différence n'est pensée que dans le jeu comparé de deux similitudes, la similitude exemplaire d'un original identique et la similitude imitative d'une copie plus ou moins ressemblante : telle est l'épreuve ou la mesure des prétendants. Mais plus profondément, la vraie distinction platonicienne se déplace et change de nature : elle n'est pas entre l'original et l'image, mais entre deux sortes d'images. Elle n'est pas entre le modèle et la copie, mais entre deux sortes d'images (idoles), dont les copies (icônes) ne sont que la première sorte, l'autre étant constituée par les simulacres (phantasmes). La distinction modèle-copie n'est là que pour fonder et appliquer la distinction copie-simulacre ; car les copies sont justifiées, sauvées, sélectionnées au nom de l'identité du modèle, et grâce à leur ressemblance intérieure avec ce modèle idéel. La notion de modèle n'intervient pas pour s'opposer au monde des images dans son ensemble, mais pour sélectionner les bonnes images, celles qui ressemblent de l'intérieur, les icônes, et éliminer les mauvaises, les simulacres. Tout le platonisme est construit sur cette volonté de chasser les phantasmes ou simulacres, identifiés au sophiste lui-même, ce diable, cet insinuateur ou ce simulant, ce faux prétendant toujours déguisé et déplacé. C'est pourquoi il nous semblait que, avec Platon, une décision philosophique était prise, de la plus grande importance : celle de subordonner la différence aux puissances du Même et du Semblable supposées initiales, celle de déclarer la différence impensable en elle-même, et de la renvoyer, elle et les simulacres, à l'océan sans fond. Mais précisément parce que Platon ne dispose pas encore des catégories constituées de la représentation (elles apparaîtront avec Aristote), c'est sur une théorie de l'Idée qu'il doit fonder sa décision. Ce qui apparaît alors, dans son état le plus pur, c'est une vision morale du monde, avant que puisse se déployer la logique de la représentation. C'est pour des raisons morales d'abord que le simulacre doit être exorcisé, et par là même la différence, subordonnée au même et au semblable. Mais pour cette raison, parce que Platon prend la décision, parce que la victoire n'est pas acquise comme elle le sera dans le monde acquis de la représentation, l'ennemi gronde, insinue partout dans le cosmos platonicien, la différence résiste à son joug, Héraclite et les sophistes font un vacarme d'enfer. Etrange double qui suit pas à pas Socrate, qui vient hanter jusqu'au style de Platon, et s'insère dans les répétitions et variations de ce style.

Car le simulacre ou phantasme n'est pas simplement une copie de copie, une ressemblance infiniment relâchée, une icône dégradée. Le catéchisme, tant inspiré des Pères platoniciens, nous a familiarisés avec l'idée d'une image sans ressemblance : l'homme est à l'image et à la ressemblance de Dieu, mais par le péché nous avons perdu la ressemblance tout en gardant l'image... Le simulacre est précisément une image démoniaque, dénué de ressemblance ; ou plutôt, contrairement à l'icône, il a mis la ressemblance à l'extérieur, et vit de différence. S'il produit un effet extérieur de ressemblance, c'est comme illusion, et non comme principe interne; il est lui-même construit sur une disparité, il a intériorisé la dissimilitude de ses séries constituantes, la divergence de ses points de vue, si bien qu'il montre plusieurs choses, raconte plusieurs histoires à la fois. Tel est son premier caractère. Mais n'est-ce pas dire que, si le simulacre se rapporte lui-même à un modèle, ce modèle ne jouit plus de l'identité du Même idéel, et qu'il est au contraire modèle de l'Autre, l'autre modèle, modèle de la différence en soi dont découle la dissimilitude intériorisée ? Parmi les pages les plus insolites de Platon, manifestant l'antiplatonisme au cœur du platonisme, il y a celles qui suggèrent que le différent, le dissemblable, l'inégal, bref le devenir, pourraient bien ne pas être seulement des défauts qui affectent la copie, comme une rançon de son caractère second, une contrepartie de sa ressemblance, mais eux-mêmes des modèles, terribles modèles du pseudos où se développe la puissance du faux. L'hypothèse est vite écartée, maudite, interdite, mais elle a surgi, ne fût-ce qu'un éclair témoignant dans la nuit d'une activité persistante des simulacres, de leur travail souterrain et de la possibilité de leur monde propre. N'est-ce pas dire encore davantage, en troisième lieu, que dans le simulacre il y a de quoi contester, et la notion de copie et celle de modèle ? Le modèle s'abîme dans la différence, en même temps que les copies s'enfoncent dans la dissimilitude des séries qu'elles intériorisent, sans qu'on puisse dire jamais que l'une est copie, l'autre modèle. Telle est la fin du Sophiste : la possibilité du triomphe des simulacres, car Socrate se distingue du sophiste, mais le sophiste ne se distingue pas de Socrate, et met en question la légitimité d'une telle distinction. Crépuscule des icônes. N'est-ce pas désigner le point où l'identité du modèle et la ressemblance de la copie sont des erreurs, le même et le semblable, des illusions nées du fonctionnement du simulacre ? Le simulacre fonctionne sur soi-même en passant et repassant par les centres décentrés de l'éternel retour. Ce n'est plus l'effort platonicien pour opposer le cosmos au chaos, comme si le Cercle était l'empreinte de l'Idée transcendante capable d'imposer sa ressemblance à une matière rebelle. C'est même tout le contraire, l'identité immanente du chaos avec le cosmos, l'être dans l'éternel retour, un cercle autrement tortueux. Platon tentait de discipliner l'éternel retour en en faisant un effet des Idées, c'est-à-dire en lui faisant copier un modèle. Mais dans le mouvement infini de la ressemblance dégradée, de copie en copie, nous atteignons à ce point où tout change de nature, où la copie elle-même se renverse en simulacre, où la ressemblance enfin, l'imitation spirituelle, fait place à la répétition.

 

 

Texte 3. Proust. L’amour, preuve de clairvoyance inintelligible à l’amant lui-même.

 

M. Proust, Albertine disparue, II, La Pléiade, vol.4, p.188-190

 

Le texte qui suit vient après une conversation du narrateur avec Andrée, après la mort d’Albertine. De la bouche d’Andrée, le narrateur apprend les trahisons d’Albertine. Ainsi se trouvent confirmés les soupçons qui alimentaient sa jalousie, du vivant d’Albertine, et que la mort de celle-ci a rendus obsédants. Pourtant, cette confirmation-là est secondaire au regard d’une confirmation plus profonde. Puisqu’il ne saurait s’agir de condenser ou de résoudre en éléments la logique paradoxale de ce texte, qui n’est lisible que rapportée à l’œuvre entière, voici, non en guise d’introduction ou d’explication, mais de montage photographique, quelques citations, dont chacune nous semble frayer un chemin dans le texte, lequel en retour la complique singulièrement.

 « Mon surplus de science sur la vie (sur la vie moins unie, moins simple que je ne l’avais cru d’abord) aboutissait provisoirement à l’agnosticisme. Que peut-on affirmer, puisque ce qu’on avait cru probable d’abord s’est montré faux ensuite, et se trouve en troisième lieu être vrai ? (Et hélas, je n’étais pas au bout de mes découvertes avec Albertine. » (Le côté de Guermantes, vol. II, p.657)

« L’amour, dans l’anxiété douloureuse comme dans le désir heureux, est l’exigence d’un tout. Il ne naît, il ne subsiste, que si une partie reste à conquérir. On n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier. » (La prisonnière, vol. III, p.614)

« L’impénétrabilité de la créature humaine la plus vulgaire, la plus insignifiante, ne saurait être seulement une illusion née de la jalousie que le sujet éprouve. (...) Tout ce qui agit, tout ce qui est plongé dans le temps et l’espace possède ce que l’on pourrait décrire comme une imperméabilité abstraite, idéale, absolue. » (Beckett, Proust, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p.69)

« Mais cette Albertine ressuscitée d’entre les morts ne peut troubler sa véritable sépulture, la seule sépulture qui reste inviolée, parmi les herbes folles dans le cimetière du cœur. Albertine est la première et la dernière, la bacchante de la plage entrevue par le narrateur dans un moment de parfaite compréhension, d’intuition pure, aussi bien que la captive qui, ayant reconquis sa liberté et sa vie, se baigne dans la Loire, maîtresse de son cœur parmi les jeunes lavandières. » (ibid., p.73)

 « Car l’habitude de rencontrer le mensonge n’avait pu forger chez l’amoureux, tant qu’il était amoureux, cet instinct infaillible qui lui aurait permis de deviner ce que « machinait » l’objet de son amour. Tout au plus un afflux de sang au visage d’Albertine ou un éclat soudain de ses yeux lui avait-il parfois indiqué le mensonge sans lui en donner la vérité. Et cela pour une raison toute simple : pour que l’amoureux sache cette vérité du mensonge, il faudrait que l’aimée - la menteuse - la sache elle-même. Elle opérerait alors à la manière du stratège napoléonien qui déploie des premières lignes belliqueuses pour cacher que le gros des troupes est parti opérer ailleurs. Or l’anarchie d’individus multiples qui composent l’individu aimé/menteur lui interdisent cette rationalité de la ruse. Et le « mensonge amoureux » n’est rien d’autre que cette anarchie elle-même, le fait qu’Albertine est une multiplicité d’individus qui en recherchent une multiplicité d’autres. Aussi n’y a-t-il pas de vérité qui se déduise de ce mensonge. » ; «  (...) ce que l’expérience amoureuse a prouvé au héros, c’est que l’aimé nous ment toujours, d’un mensonge permanent qui n’est pas un trait de caractère mais la menue monnaie de l’illusion qui l’a objectivé dans l’individualité de l’individu aimé. » (J. Rancière, La chair des mots, Politiques de l’écriture, Paris, Galilée, 1998, p.143)

« S’il est une chose qu’Othello peut tenir pour certaine, c’est que Desdémone existe, qu’elle est une personne de chair et de sang, séparée de lui, autre. Or c’est précisément cette possibilité qui le torture. La torture réside dans le pressentiment de l’existence d’un autre, donc de sa propre existence en tant qu’elle est dépendante et partielle. A quoi j’ajoute que le scepticisme professé par Othello concernant la fidélité de Desdémone camoufle une conviction plus profonde, comme si un doute épouvantable dissimulait une certitude encore plus épouvantable, une certitude indicible. » (S. Cavell, Le déni de savoir dans six pièces de Shakespeare, trad. fr., Paris, Seuil, 1993, p.215)

 

L’amour, preuve de clairvoyance inintelligible à l’amant lui-même

 

En somme, si ce que disait Andrée était vrai, et je n’en doutai pas d’abord, l’Albertine réelle que je découvrais, après avoir connu tant d’apparences diverses d’Albertine, différait fort peu de la fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de Balbec et qui m’avait successivement offert tant d’aspects, comme modifie tour à tour la disposition des ses édifices jusqu’à écraser, à effacer le monument capital qu’on voyait seul dans le lointain, une ville dont on approche, mais dont finalement, quand on la connaît bien et qu’on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que la perspective du premier coup d’œil avait indiquées, le reste, par où on avait passé, n’étant que cette série successive de lignes de défense que tout être élève contre notre vision et qu’il faut franchir l’une après l’autre, au prix de combien de souffrances, avant d’arriver au cœur. D’ailleurs, si je n’eus pas besoin de croire absolument à la souffrance d’Albertine parce que ma souffrance avait diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de cette révélation, c’est que depuis quelque temps, à la croyance que je m’étais forgée de l’innocence d’Albertine, s’était substitué peu à peu et sans que je m’en rendisse compte, la croyance toujours présente en moi, la croyance en la culpabilité d’Albertine. Or si je ne croyais plus à l’innocence d’Albertine, c’est que je n’avais déjà plus le besoin, le désir passionné d’y croire. C’est le désir qui engendre la croyance, et si nous ne nous en rendons pas compte d’habitude, c’est que la plupart des désirs créateurs de croyances ne finissent – contrairement à celui qui m’avait persuadé qu’Albertine était innocente – qu’avec nous-mêmes. A tant de preuves qui corroboraient ma version première, j’avais stupidement préféré de simples affirmations d’Albertine. Pourquoi l’avoir crue ? Le mensonge est essentiel à l’humanité. Il y joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir, et d’ailleurs est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son plaisir, ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à l’honneur. On ment toute sa vie, même, surtout, peut-être seulement, à ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls, en effet, nous font craindre pour notre plaisir et désirer leur estime. J’avais d’abord cru Albertine coupable, et seul mon désir employant à une œuvre de doute les forces de mon intelligence m’avait fait faire fausse route. Peut-être vivons-nous entourés d’indications électriques, sismiques, qu’il nous faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des caractères. S’il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des paroles d’Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât enfin concorder avec ce que mon instinct avait d’abord pressenti, plutôt qu’avec le misérable optimisme auquel j’avais lâchement cédé par la suite. J’aimais mieux que la vie fût à la hauteur de mes intuitions. Celles-ci, du reste, que j’avais eues le premier jour sur la plage, quand j’avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie du plaisir, le vice, et aussi le soir où j’avais vu l’institutrice d’Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, comme on pousse dans sa cage un fauve que rien, plus tard, malgré les apparences, ne pourra domestiquer, ne s’accordaient-elles pas à ce que m’avait dit Bloch quand il m’avait rendu la terre si belle, en m’y montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque rencontre, l’universalité du désir ? Peut-être malgré tout, ces intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à nouveau, vérifiées, que maintenant. Tandis que durait tout mon amour pour Albertine, elles m’eussent trop fait souffrir et il était mieux qu’il n’eût subsisté d’elles qu’une trace, mon perpétuel soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passèrent continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore, antérieure, plus vaste, qui était mon amour lui-même. N’était-ce pas en effet, malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l’aimer ? et même dans les moments où la méfiance s’assoupit, l’amour n’en est-il pas une persistance et une transformation ? n’est-il pas une preuve de clairvoyance (preuve inintelligible à l’amant lui-même) puisque le désir, allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé, nous force d’aimer ce qui nous fera souffrir ? Il entre certainement dans le charme d’un être, dans ses yeux, dans sa bouche, dans sa taille, les éléments inconnus de nous qui sont susceptibles de nous rendre le plus malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à l’aimer, c’est, si innocent que nous ne le prétendions, lire déjà, dans une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes.

Et ces charmes qui, pour m’attirer, matérialisaient ainsi les parties novices, dangereuses, mortelles, d’un être, étaient-ils avec ces secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le sont la luxuriante séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs vénéneuses ? C’est peut-être, me disais-je, le vice lui-même d’Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez Albertine ces manières bonnes et franches, donnant l’illusion qu’on avait avec elle la même camaraderie royale et sans suspicion qu’avec un homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une finesse féminine de sensibilité et d’esprit. Au milieu du plus complet aveuglement la perspicacité persiste sous la forme même de la prédilection et de la tendresse, de sorte qu’on a tort de parler en amour de mauvais choix, puisque, dès qu’il y a choix, il ne peut être que mauvais.

 

 

Texte 4. Davidson. Résolution du paradoxe de l’irrationalité.

 

Davidson, Paradoxes de l’irrationalité, Paris, Editions de l’Eclat, Combas, 1991, trad. fr. P. Engel, modifiée, p.33-39


Bien que D. Davidson ait écrit un article sur le paradoxe de la duperie de soi (paradox of self-deception), intitulé « Illusion et division » (« Deception and Division »), et quoique ce paradoxe ne soit pas directement l’objet du texte suivant, on a toutefois préféré retenir ce dernier, dans la mesure où le travail analytique auquel il procède est au principe de la solution du paradoxe de la duperie de soi dont Davidson fait, dans « Illusion et division », un cas particulier du paradoxe de l’irrationalité. Cette subordination est opérée dans le passage suivant de « Illusion et division » : « Un agent A se dupe lui-même relativement à une proposition p sous les conditions suivantes : A dispose de données sur la base desquelles il croit que p a plus de chances d’être vrai que sa négation ; la pensée que p, ou la pensée que, rationnellement, il devrait croire que p, constitue un motif qui fait agir A de manière à ce qu’il cause en lui la croyance que la négation de p est vraie. L’action en question peut n’être rien d’autre que celle de détourner son attention des données qui confirment la vérité de p ; ou bien celle de rechercher activement des données qui infirment p. Se duper soi-même requiert seulement une action dont le motif trouve sa source dans la croyance que p est vrai (ou dans la reconnaissance du fait que les données rendent p plus probable), et que l’action soit accomplie avec l’intention de produire une croyance en la négation de p. Finalement, et c’est ce qui fait de l’action de se duper soi-même quelque chose de problématique, l’état qui motive la duperie de soi et l’état qu’elle produit coexistent ; au sens le plus fort, la croyance que p, non seulement cause une croyance en la négation de p, mais aussi l’étaye. Se duper soi-même est donc une forme de faiblesse de la garantie induite par le sujet lui-même, où le motif qu’il a d’induire cette croyance est une croyance contradictoire, (ou ce qu’il tient comme confirmant la croyance contradictoire). Dans certains cas, mais pas dans tous, le motif prend sa source dans le fait que l’agent souhaite que la proposition, la croyance qu’il provoque en lui, soit vraie, ou dans la peur qu’elle ne le soit pas. C’est pourquoi se duper soi-même implique souvent, en outre, un désir créateur de croyance < wishful thinking >[1].

Ce qui est difficile à expliquer, c’est comment une croyance, ou la perception que l’on a des raisons suffisantes d’avoir une certaine croyance, peut venir à l’appui d’une croyance contraire. Bien sûr elle ne peut pas venir à l’appui de cette croyance au sens où elle en serait la confirmation rationnelle. : « venir à l’appui » ne peut ici qu’avoir le sens de « causer ». Il nous incombe donc de trouver un point dans la suite des états mentaux où intervienne une cause qui ne soit pas une raison : quelque chose d’irrationnel au regard des critères de rationalité de l’agent lui-même. » (trad. fr., p.57)

Ajoutons que cette manière de poser le problème présuppose la thèse de Davidson qui est à la fois la plus originale et la plus contestée dans la philosophie analytique, d’après laquelle la relation entre une action et la raison de cette action est non seulement logique mais causale, de sorte que la distinction entre cause et raison désigne la distinction entre deux manières de décrire un même événement (cf. Essays on Actions and Events, Oxford University Press, 1980 ; trad. fr. P. Engel, Actions et événements, Paris, PUF, ).

 

Résolution du paradoxe de l’irrationalité

 

Dans les explications ordinaires par les raisons, comme nous l’avons vu, non seulement les contenus propositionnels de diverses croyances et désirs entretiennent des relations logiques les uns avec les autres et avec les contenus de la croyance, de l’attitude ou de l’intention qu’ils contribuent à expliquer ; mais aussi les états réels de croyance et de désir causent l’état ou l’événement expliqué. Dans le cas de l’irrationalité, la relation causale demeure, tandis que la relation logique manque ou est déformée. Dans les cas d’irrationalité que nous avons discutés, il y a une cause mentale qui n’est pas une raison pour ce qu’elle cause. Ainsi dans le désir créateur de croyance <wishful thinking>, un désir cause une croyance. Mais le jugement qu’un état de chose est, ou serait désirable, n’est pas une raison de croire qu’il existe.

Il est clair que la cause doit être mentale dans le sens suivant : c’est un état ou un événement doté d’un contenu propositionnel. Si un oiseau qui vole au-dessus de nous cause la croyance dans le fait qu’un oiseau vole au-dessus de nous (ou qu’un avion vole au-dessus de nous), la question de la rationalité ne se pose pas ; ce sont des causes qui ne sont pas des raisons de ce qu’elles causent, mais la cause n’a pas de propriété logique et par conséquent elle ne peut pas expliquer ou engendrer par elle-même l’irrationalité.

(…)

Nous voyons maintenant comment il est possible de réconcilier une explication qui montre qu’une action, une croyance, ou une émotion, sont irrationnelles, avec l’élément de rationalité qui est inhérent à la description et à l’explication de tous les phénomènes de cette sorte. Ainsi avons-nous traité, du moins de façon préliminaire, de l’un des paradoxes de l’irrationalité. Mais ici surgit une seconde source de paradoxe, qui ne se laisse pas dissiper aussi aisément.

Si des événements sont reliés par une relation de cause à effet, ils continuent à l’être quel que soit le vocabulaire que nous choisissons pour les décrire. Des événement mentaux ou psychiques ne sont tels que sous une certaine description, car ces mêmes événements sont certainement en même temps des événements neurophysiologiques et, en dernière instance, des événements physiques, bien qu’ils ne soient reconnaissables et identifiables comme faisant partie de ces domaines que pour autant qu’on en donne des descriptions neurophysiologiques ou physiques. Comme nous l’avons vu, il n’y a aucune difficulté, en général, à expliquer des événements mentaux en faisant appel à des causes neurophysiologiques ou physiques : c’est même central s’agissant de l’analyse de la perception ou de la mémoire, par exemple. Mais quand la cause est décrite en termes non mentaux, nous perdons nécessairement prise sur ce que l’explication de l’élément d’irrationalité requiert. Car l’irrationalité n’apparaît que quand la question de la rationalité est manifestement pertinente: quand la cause et l’effet ont tous les deux des contenus qui sont dans le genre de relations logiques sans lesquelles il ne peut y avoir ni raison ni déraison. Des événements conçus uniquement en termes de propriétés physiques ou physiologiques ne peuvent pas être considérés comme des raisons, ou comme conflictuels, ou encore comme relatifs à une question donnée. Aussi sommes-nous confrontés au dilemme suivant : si nous pensons la cause de façon neutre, en négligeant le statut mental qu’elle a à titre de croyance ou d’attitude propositionnelle d’un autre type – si nous la pensons simplement comme une force qui agit sur l’esprit sans être identifié comme une partie de celui-ci – alors nous échouons à expliquer, voire à décrire, l’irrationalité. Du coup, nous introduisons une description mentale de la cause, qui en fait un candidat pour être une raison. Mais nous restons encore en dehors du seul schéma d’explication qui s’applique au mental, parce que ce schéma exige que la cause soit plus qu’un simple candidat pour être une raison : elle doit être une raison, ce que dans le cas présent elle ne peut pas être. Pour expliquer un effet mental, il nous faut une cause mentale qui soit aussi une raison de l’occurrence de cet effet, mais si nous disposons d’une telle cause, l’effet ne peut pas être un cas d’irrationalité. Ou tout au moins à ce qu’il semble.

Il y a, cependant, une manière pour un événement mental de causer un autre événement mental sans être une raison de cet événement, sans qu’aucun problème ne se pose, et sans qu’il y ait nécessairement irrationalité. Cela peut arriver quand la cause et l’effet surviennent dans des esprits différents. Par exemple, souhaitant que vous entriez dans mon jardin, j’y fait pousser une fleur de toute beauté. Vous mourez d’envie de voir ma fleur de plus près et entrez dans mon jardin. Mon désir a causé votre envie et votre action, mais mon désir n’était pas une raison de votre envie, ni une raison qui vous a fait agir (Peut-être n’aviez-vous pas même connaissance de mon souhait). Des phénomènes mentaux peuvent donc causer d’autres phénomènes mentaux sans être des raisons de ces derniers, et conserver leur caractère mental, pourvu que la cause et l’effet soient séparés de façon appropriée. Les cas clairs et évidents sont ceux où il y a une interaction sociale. Mais je suggère que l’idée peut être appliqué à un seul et unique esprit et à une seul et unique personne. Il semble bien, en effet, si nous devons pouvoir expliquer en rien l’irrationalité, que nous devions supposer que l’esprit peut être scindé en plusieurs structures quasi-indépendantes interagissant selon des modalités que le principe de Platon ne peut pas ratifier ou expliquer.

(…)

La reconnaissance de compartiments semi-indépendants soulève un autre problème. Nous attribuons des croyances, des buts, des motifs et des désirs aux autres dans l’effort d’organiser, d’expliquer et de prédire leur comportement, qu’il soit ou non verbal. Nous décrivons leurs intentions, leurs actions et leurs sentiments à la lumière du schéma le plus unifié et intelligible que nous puissions en former.

(…)

Parmi les croyances que nous supposons attribuables à un individu, nombreuses sont celles qui doivent être vraies (de notre point de vue), pour que nous puissions en comprendre aucune. Il s’ensuit que la clarté et la force de nos attributions d’attitude, de motif et de croyance se proportionnent au degré de cohérence et de correction que nous trouvons chez les autres. Nous trouvons souvent, et avec raison, que les autres sont irrationnels et ont tort ; mais de tels jugements sont d’autant plus étayés qu’il y a un plus grand accord. Nous comprenons mieux quelqu’un quand nous le tenons pour rationnel et sage, et c’est cette compréhension qui confère à nos controverses avec lui

Il est hors de doute que le précepte de la charité inévitable de l’interprétation s’oppose à une partition de l’esprit. Car la finalité de cette partition était précisément de permettre à des croyances, des désirs et des sentiments de résider au sein d’un même esprit, alors même que la méthodologie fondamentale de l’interprétation nous indique que la contradiction est le germe de l’inintelligibilité.

(…)

Le paradoxe sous-jacent de l’irrationalité, qu’aucune théorie ne peut vraiment éviter, est le suivant : si nous l’expliquons trop bien, nous la transformons en une forme déguisée de rationalité ; tandis que si nous attribuons de l’incohérence avec trop de désinvolture, nous ne faisons que compromettre notre capacité à diagnostiquer l’irrationalité du fait que nous retirons le fond de rationalité nécessaire à tout diagnostic.

 

 

Texte 5. Wollheim. Critique de la théorie illusionniste de la perception picturale.

 

R.Wollheim, On Art and the Mind, Allen Lane, II, Chapter 13 : Reflections on Art and Illusion, §§6-7, p.274-286 (originellement paru dans le British Journal of Aesthetics 3, 1), traduction J.-P. Narboux

 

Critique de la théorie illusionniste de la perception picturale

 

Bien sûr, Gombrich ne nie pas explicitement ce qu’il semble dénier : que nous admirons des peintures (pictures) naturalistes en tant que peintures. Je soutiens toutefois qu’il le fait en substance – en tout cas dans les sections sur l’illusion – et je pense qu’il est à même de le faire en raison de l’analyse singulière qu’il propose de ce que c’est que voir quelque chose comme une image (picture) d’un objet. Pour Gombrich, voir quelque chose comme une image d’un objet, c’est le voir tantôt comme une image, tantôt comme cet objet. Admirer quelque chose à titre de bonne image, d’image naturaliste d’un objet, c’est évoquer la vélocité ou la facilité avec lesquelles nous pouvons nous mouvoir entre ces deux manières de le voir.

Mais il nous faut maintenant poser la question : pourquoi Gombrich analyse-t-il de cette manière singulière ce que c’est que voir quelque chose comme une image (picture) d’un objet ? Et pour comprendre sa réponse ici – qui est, grossièrement, que toute autre suggestion serait absurde ou incohérente – il nous faut prendre en compte une notion qui joue une rôle important à cette étape de l’argumentation : ce que Gombrich appelle « l’ambiguïté inhérente à toutes les images »[2]. Nous avons déjà effleuré ce point, mais nous devons maintenant le considérer de façon plus détaillée.

La plupart du temps, ce que Gombrich veut dire en parlant d’ambiguïté est tout à fait clair. Il introduit la notion au tout début de son livre en invoquant le schéma désormais célèbre du canard-lapin (duck-rabbit figure): un dessin qui est originellement paru dans Die Fliegenden Blätter et qui peut être vu, lorsqu’il est reproduit, indifféremment comme un canard (tourné vers la gauche) ou un lapin (tourné vers la droite). Plus loin, Gombrich illustre la notion par la référence à un dessin schématique d’une main, tel qu’il soit impossible de savoir si c’est une main droite vue de face ou une main gauche vue de derrière. Ayant introduit la notion d’ambiguïté au moyen de ces cas particuliers, Gombrich poursuit alors en faisant valoir[3] qu’il est significatif que, sous un certain rapport, toutes les configurations (configurations) dessinées sur une surface plate sont ambiguës. Car, pour toute configuration donnée, il existe une infinité de formes dans l’espace (shapes in space) dont elle est l’exact profil perspectif. Bien sûr, si l’angle et la distance à partir du spectateur sont connues, la forme est déterminée – tout comme d’ordinaire, à supposer que la forme soit conventionnelle et familière, nous pouvons déduire l’angle et la distance. Mais, si l’angle et la distance ne sont pas déterminés, nous devons en principe admettre que la forme puisse prendre une valeur quelconque parmi un nombre infini de valeurs. En ce sens, donc, toutes les configurations sont ambiguës.

Jusque là, je pense, tout est limpide. A partir de quelques cas particuliers, Gombrich étend bientôt l’application du concept. Mais en procédant ainsi, il étend seulement sa dénotation, et il laisse sa signification ou sa connotation intacte. Le trait (feature) en vertu duquel le schéma du canard-lapin, ou le dessin d’une main, ou tous les profils perspectifs, peuvent être décrits comme ambigus est à chaque fois le même : à savoir, que le schéma peut être vu de deux ou plusieurs manières. Ce point est exprimé par Gombrich en plusieurs endroits où il dit que « l’ambiguïté … ne peut jamais être vue en tant que telle. »[4].

Mais depuis le tout début de son livre, Gombrich assimile à ces cas, et souhaiterait subsumer sous le concept d’ambiguïté, un autre trait universellement possédé par les images : le fait qu’elles sont à la fois des images (des tableaux) et les images de choses (la nature) (that they are both pictures (canvas) and of things (nature)). Tout comme le schéma du canard-lapin peut être vu tantôt comme un canard, tantôt comme un lapin, de même une peinture peut être vue tantôt comme une toile, tantôt comme la nature elle-même. La prouesse des premiers artistes, écrit Gombrich, consista en ceci qu’ «au lieu de jouer au jeu ‘‘canard ou lapin’’, il eurent à inventer le jeu ‘‘tableau ou nature’’» : et il suggère ainsi que les deux jeux ont une structure identique. Plus loin, ce point est entériné de manière plus spécifique. « Est-ce possible, demande-t-il, de ‘voir’ à la fois la surface plane et le cheval de bataille au même moment ? Si nous avons raison jusqu’ici, demander cela, c’est demander l’impossible. Comprendre (understand) le cheval de bataille, c’est pendant un moment, ne pas considérer (disregard) la surface plane. Nous ne pouvons pas cumuler les deux expériences.»[5]

Mais pourquoi Gombrich suppose-t-il que nous ne pouvons pas plus voir une peinture (picture) simultanément comme tableau et comme une chose naturelle que nous ne pouvons voir le schéma du canard-lapin simultanément comme un canard et comme un lapin ? Parce que – pourrait-on répondre – tableau et nature sont des interprétations différentes. Mais, si c’est bien là l’argument de Gombrich, il n’est pas valide. Car la raison pour laquelle nous ne pouvons pas voir le schéma du canard-lapin simultanément comme un canard et comme un lapin n’est pas que ‘canard’ et ‘lapin’ sont deux interprétations différentes, mais que ce sont deux interprétations incompatibles. Gombrich écrit à juste titre que « Nous pouvons nous entraîner à passer plus rapidement de l’une à l’autre, même à osciller entre les deux lectures (readings), mais nous ne pouvons pas entretenir des interprétations conflictuelles. » Mais il ne s’ensuit pas que nous ne pouvons pas entretenir des interprétations différentes. La validité du raisonnement spécifique de Gombrich à propos du tableau ou de la nature exige l’existence d’un critère pour distinguer entre des interprétations conflictuelles ou (ainsi que je les ai nommées) incompatibles d’une part, des interprétations différentes d’autre part. Gombrich n’offre aucun critère de ce genre et, en l’absence d’un tel critère, il n’est pas justifié à affirmer instamment, contre le sens commun, que voir quelque chose comme l’image d’un objet doit être tantôt le voir comme une image, tantôt le voir comme cet objet. Il n’est pas justifié, en d’autres termes, à alléguer que l’image est ambiguë au sens où l’est le schéma (figure) dans l’image : car jusqu’ici, tout ce qu’il a établi concernant ce que les deux cas ont en commun, c’est que dans les deux cas, une interprétation multiple est possible.

(…)

La seconde ligne de pensée à laquelle il me semble qu’il faille attribuer une responsabilité dans l’équation par Gombrich du naturalisme et de l’illusion, au moins en ceci qu’elle le cautionne dans cette position, est reliée à une thèse qu’il a sur la perception, à laquelle j’ai déjà fait référence mais dont j’ai jusqu’ici différé l’examen. J’ai fait référence à elle comme à la version la plus extrême de la thèse affirmant que toute vision est interprétation, et j’ai dit que c’était une conception à laquelle Gombrich adhère à certains moments, mais pas tout le temps. Si nous acceptons cette conception, alors il semble que nous soyons obligés d’assigner à la perception, au moins en partie, un caractère subjectif ou arbitraire : elle ne peut pas, en totalité, être confirmée ou infirmée par l’expérience. Si je me trompe pas, tout se passerait alors comme si quelqu’un d’enclin à accepter cette conception était comparativement moins désarçonné par un type d’objection, peut-être des plus évidents, à l’équation entre naturalisme et illusion (illusion). Que la perception d’images enveloppe une illusion (deception) semblera bien plus facile à admettre si l’on a déjà concédé que l’illusion (deception) est quelque chose à quoi toute perception participe, à un degré ou à un autre. Mais maintenant je ne peux plus différer l’examen de la conception de la perception dont tout ceci est la conséquence.

(…)

Par le thème majeur de Art and Illusion, j’entends l’explication de Gombrich concernant le changement artistique, ou sa réponse à la question : pourquoi l’art a-t-il une histoire ? Comme nous l’avons vu, son explication est que le changement artistique advient au moyen du mécanisme du schéma (schema) et de la correction. Sans quelque schéma initial, que nous corrigeons et affinons graduellement, pas à pas, nous n’arriverions jamais à quelque chose de raisonnablement naturaliste en art.

Toutefois, après avoir exposé son explication du changement artistique, Gombrich poursuit en proposant une explication parallèle de la perception : une explication, en d’autres termes, d’après laquelle la perception offre le même mécanisme. Nous acquérons un savoir visuel sur le monde en lui appliquant initialement des schémas (schemata) et en les corrigeant et en les affinant ensuite d’après nos anticipations déçues ou couronnées de succès, jusqu’à ce que nous arrivions à une vision constante (undisturbed) ou, disons, naturaliste. « Le processus même de la perception, écrit Gombrich, « est fondé sur le même rythme que celui qui nous a paru gouverner le processus de la représentation: le rythme du schéma et de la correction »[6].

(…)

L’analyse convient à la représentation parce que nous pouvons conférer une signification claire à la notion de correction. Pour que nous puissions parler de correction de schémas, un appel à quelque chose qui soit extérieur au cercle de ces schémas doit être possible: quand les schémas en question sont représentationnels, nous pouvons clairement envisager une telle possibilité, et c’est par conséquent sur une telle possibilité que repose l’applicabilité de cette analyse à la représentation. Toutefois, quand l’analyse est appliquée à la perception, la situation est radicalement transformée. Car maintenant il ne semble y avoir aucun appel possible à quoi que ce soit d’extérieur au cercle des schémas que l’analyse propose. Le seul appel qui semble possible est un appel à l’intérieur de ce cercle : on peut seulement en appeler d’un schéma perceptif à un autre. Et un tel appel, qui ne semble aucunement pouvoir prétendre à être pensé comme une correction, fera de la perception une activité purement hermétique.(…) La situation pourrait être décrite plus généralement de la façon suivante : la représentation est un phénomène dépendant (parasitic), et c’est une des raisons pour lesquelles l’analyse en termes de corrections de schémas lui convient. La perception – qui est ce dont dépend la représentation (that on which representation is parasitic) – est un phénomène auto-correcteur. Il est incorrect d’appliquer au second phénomène l’analyse qui convient  au premier, avec la simple restriction que, dans le nouveau cas, toute référence à quoi que ce soit d’extérieur au phénomène est bloquée. Car nous ne sommes pas arrivés de la sorte à un processus auto-correcteur, mais, plutôt, sur un processus incorrigible.

(…)

En effet, du premier type d’analyse – la version modérée de la thèse affirmant que toute vision est interprétation – il suit que lorsque je vois X, je vois toujours X comme Y : X et Y, bien sûr, peuvent être identiques. Du second type d’analyse – l’analyse de la perception en termes de corrections de schémas, il suit que lorsque je vois X, je vois toujours un schéma de X : ex hypothesi, X et un schéma de X ne peuvent pas être identiques. La première de ces conceptions rend clairement la correction possible. Car lorsque je vois X comme Y, je puis apprendre que je commets une erreur, dans ma manière de voir X. Mais, exception faite de son incohérence littérale, la seconde analyse me coupe d’une telle possibilité. Car lorsque je vois un schéma de X, je ne vois pas X, bref, X et le schéma de X ne peuvent jamais être identiques.

 

 

Texte 6 : Cavell. Le rôle de la réalité dans le cinéma

 

S. Cavell, The World Viewed, Reflections on the ontology of film, enlarged edition, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts and London, England, 1979, Chapter 2 : Sights and sounds (p.16-23); Chapter 6 : Ideas of origin (p.39-41), More of The World Viewed (p.185-189), traduction J.-P. Narboux

 

Des travaux de E. Panofsky et de A. Bazin sur le cinéma, Cavell retient l’idée que « le film entretient avec la réalité une relation qui est sans précédent dans les autres arts. » (The World Viewed, p.166). Ce qu’ont aperçu ces deux auteurs, en effet, c’est que dans le film la réalité n’est pas simplement décrite ou représentée. Mais, selon une nécessité dont Cavell analyse les implications dans le reste de son œuvre, la (tentative de) réfutation du scepticisme est immanquablement condamnée au scepticisme, comme si elle échouait à prendre acte du scepticisme. Ce tribut payé au scepticisme se trahit notamment par l’invocation d’une « illusion parfaite du monde extérieur » (A. Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ?, Paris, cerf, p.22) qu’il aurait été donné au cinéma, élu d’entre les arts, d’accomplir finalement. De même, arguer de la parenté du film et du rêve pour cautionner l’idée d’une « impression de réalité » supposant la possibilité constante d’une amorce de confusion entre le film et la réalité, d’une « hallucination paradoxale » (cf. par exemple C. Metz, Le signifiant imaginaire, Paris, Christian Bourgois, 1993, p.126), c’est bien moins nuancer la thèse de l’illusion de réalité qu’en accentuer les présupposés sceptiques, sous prétexte d’une identification fallacieuse du rêve et de « l’illusion vraie » (ibid., p.123).

Si le film n’opère pas une représentation de la réalité, il n’opère pas non plus une présentation de la réalité elle-même, une dramaturgie de la nature. En marge de cette antinomie, Cavell fait valoir que le film projette la réalité, et tire les conséquences de ce statut singulier de la réalité dans le cinéma. 

Dès lors, la question de savoir si la primauté revient à la possibilité d’un découpage de la réalité (le montage) ou bien à la possibilité d’une projection continue de la réalité, apparaît comme un faux problème, et la notion même de ‘cinématique’, comme une abstraction vide (p.73).

Surtout, il s’avère que le cinéma a rendu littéralement caduque la question de l’illusionnisme en art.

Aussi la question centrale du livre de Cavell est-elle la suivante : « Si la réalité joue effectivement un rôle essentiel dans la compréhension du medium du film, et si son rôle n’est pas d’être enregistrée, alors quel est son rôle ? » (p.183-184). Plusieurs réponses constituent la trame de l’ouvrage : « le rôle de la réalité consiste à être photographiée, projetée, portée à l’écran, exhibée, visionnée » (p.184). Le film révèle la réalité par des projections de la réalité qui laissent la réalité se montrer. L’image projetée est l’image d’un monde, et d’un monde qui, à la différence du monde de la peinture, existe au-delà du cadre. En outre, alors qu’au théâtre c’est par convention que nous ne sommes pas présents aux acteurs, le medium du film rend l’audience absente mécaniquement et automatiquement. En portant ainsi le monde à l’écran, le film fait écran entre le monde et nous. Loin de pouvoir être naïvement approché dans les termes traditionnels du problème sceptique de l’existence du monde extérieur, le cinéma réfléchit en lui-même les conditions de ce problème à l’époque moderne.

 

Le rôle de la réalité dans le cinéma

 

Vues et sons

 

Qu’est-ce que le cinéma ?

Un début de réponse est fourni par deux théoriciens dont l’acuité, la pertinence et l’utilité sont à mes yeux uniques en la matière. Erwin Panofsky la formule dans les termes suivants : « Le medium des films est la réalité physique en tant que telle. » André Bazin souligne cette idée à maintes reprises et à différents titres : il affirme notamment que « Le cinéma est astreint à ne communiquer que par le moyen de ce qui est réel » ; et il ajoute que « Le cinéma est par essence une dramaturgie de la Nature. » L’expression « La réalité physique en tant que telle », prise à la lettre, n’est pas correcte : elle conviendrait mieux aux plaisirs raffinés des tableaux vivants[7], de l’art des jardins, ou de l’Art Minimal. Ce que Panofsky et Bazin ont en vue, c’est que la photographie est au fondement du medium des films, et qu’une photographie est une photographie de la réalité ou de la nature. Si nous ajoutons à cela que le propre de ce medium est d’être un medium dans lequel une image photographique est projetée et recueillie sur un écran, notre question devient : qu’advient-il à la réalité lorsqu’elle est projetée et portée à l’écran ?

 Que nous ayons bien affaire à la réalité, ou à quelque procédé pour la dépeindre, se trouve étonnamment confirmé par la manière dont les films sont remémorés, et mal remémorés. Une suggestion séduisante est que la difficulté opposée par les films à la remémoration est semblable à celle que les rêves lui opposent, et l’analogie n’est pas mauvaise. Tout comme dans le cas des rêves, on se trouve parfois en train de se souvenir de moments d’un film, et un procédé notable par lequel on s’efforce de se ressouvenir consiste à se replonger dans une humeur caractéristique qui nous en est restée. Mais, contrairement à ce qui se passe dans le cas des rêves, autrui peut nous aider à nous ressouvenir, et autrui est même souvent indispensable à une telle entreprise. Il est difficile de se remémorer les films à la façon dont il est difficile de se remémorer les événements réels d’hier. Et pourtant, à nouveau à la manière des rêves, certains moments de films visionnés il y a des décades pourront nous préoccuper avec autant de vivacité que des moments de notre enfance. Tout se passe comme si on avait à se remémorer ce qui est arrivé avant qu’on dorme. Ce qui suggère qu’un film nous éveille autant qu’il nous enveloppe.

Il pourra sembler que de telles prémisses – la projection de la réalité – constituent une pure pétition de principe s’agissant de la question du medium du cinéma, dans la mesure où les films, et les écrits sur les films, ont également reconnu depuis leurs débuts que le cinéma peut dépeindre le fantastique aussi aisément que le naturel. Ce que cette idée comporte de vérité n’est pas nié lorsque l’on dit des films qu’ils « communiquent au moyen de ce qui est réel » : le déplacement des objets et des personnes par rapport à leur temps et lieux naturels de résidence est lui-même une attestation du caractère physique de leur existence. Tout se passe comme si, en dépit de leur insistance sur la nouveauté du medium, les théoriciens antiréalistes n’avaient pu renoncer à l’idée que c’est essentiellement une forme de peinture, car c’est la peinture qui avait visuellement répudié – en tout cas, décliné la tâche de - la représentation de la réalité. Cela pourrait avoir contribué à leur faire négliger les différences entre représentation et projection. Mais un fait immédiat ayant trait au medium de la photographie (immobile ou en mouvement) est que ce n’est pas de la peinture. (Un fait immédiat ayant trait à l’histoire de la photographie est que cela n’a rien eu d’évident au début.)

Qu’est-ce que cela veut dire – pas de la peinture ? Une photographie ne nous présente pas - ne nous fait pas présent - de « ressemblances » avec des choses ; elle nous présente, avons-nous envie de dire, les choses elles-mêmes. Mais il se pourrait bien que l’envie de dire une telle chose nous prive de tout répit ontologique. La phrase « Les photographies nous présentent les choses elles-mêmes » sonne, et doit sonner, comme une inexactitude ou comme un paradoxe. A l’évidence, la photographie d’un tremblement de terre, ou de Garbo, n’est pas un tremblement de terre en train de se produire (fort heureusement), ni Garbo en chair et en os (malheureusement). Mais cela n’est pas très instructif. Et, au surplus, il n’est pas moins faux ou paradoxal de brandir une photographie de Garbo et de dire « Ce n’est pas Garbo », si tout ce que vous voulez dire, c’est que l’objet que vous brandissez n’est pas une créature humaine. De tels ennuis, dans le relevé d’un fait si obvie, suggèrent que nous ne savons pas ce que c’est qu’une photographie ; nous ne savons pas comment la situer ontologiquement. On pourrait dire que nous ne savons pas comment penser le lien entre une photographie et ce dont elle est la photographie. L’image ne ressemble pas; ce n’est pas vraiment une réplique, ou une relique, ou une ombre, ou encore une apparition, quoique tous ces candidats naturels partagent avec les photographies un trait frappant – une aura ou une histoire de magie qui les entoure.

(…)

Est-ce que la différence entre transcription auditive et transcription visuelle est fonction du fait que nous sommes pleinement habitués à entendre des choses invisibles, absentes à nous-mêmes, auxquelles nous sommes absents ? Nous serions bien en peine si nous n’étions pas ainsi habitués, parce que c’est la nature même de l’audition qui veut que ce qui est entendu provienne de quelque part, tandis que ce que l’on peut voir, on peut le regarder. C’est pourquoi les sons sont des avertissements, ou des appels ; c’est pourquoi notre accès à un autre monde passe d’ordinaire par des voix qui en émanent ; et pourquoi un homme à qui Dieu parle peut survivre, mais pas s’il voit Dieu, auquel cas il ne fait plus partie de ce monde. Alors que nous ne sommes pas habitués  à voir des choses qui sont invisibles, ou qui ne sont pas présentes, ou auxquelles nous ne sommes pas présents ; ou nous ne sommes pas habitués à attester que nous le faisons (si on excepte les rêves). Et pourtant, cela semble bien être, ontologiquement, ce qui se produit quand que nous regardons une photographie : nous voyons des choses qui ne sont pas présentes.

On objectera : « C’est jouer avec les mots. Nous ne sommes pas en train de voir quelque chose qui n’est pas présent ; nous sommes en train de regarder quelque chose de parfaitement présent, à savoir, une photographie. » Mais c’est là affirmer quelque chose que je n’ai pas récusé. Au contraire, je suis précisément en train de décrire, ou d’aspirer à décrire, ce que cela veut dire de dire qu’il y a cette photographie ici. On aura peut-être le sentiment que je fais grand mystère de ces objets. Mon sentiment est plutôt que nous avons oublié à quel point ces choses sont mystérieuses, et en général, à quel point des choses différentes sont différentes les unes des autres, comme si nous avions oublié comment les évaluer. C’est du reste quelque chose que les films nous enseignent.

Supposons que quelqu’un tente de rendre compte de la familiarité des enregistrements en disant, « Quand je dis, tandis que j’écoute un enregistrement, « C’est un cor anglais » , ce que je veux vraiment dire, c’est « C’est le son d’un cor anglais »; de plus, quand je suis en présence d’un cor anglais dont quelqu’un joue , je n’entends pas non plus littéralement le cor, j’entends le son du cor. Donc je ne me soucie guère de ce qu’est entendre un cor quand le cor n’est pas présent, parce que j’entends exactement la même chose (ontologiquement la même chose et, si je suis suffisamment bien équipé, la même chose empiriquement ) que la chose soit présente ou non. » Ce sur quoi cet échafaudage compliqué attire l’attention, c’est ceci : les sons peuvent être copiés parfaitement, et nous avons divers intérêts à les copier. (par exemple, s’ils ne pouvaient être copiés, les gens n’apprendraient jamais à parler). Il est remarquable que pareil échafaudage soit inconcevable dans le cas des transcriptions visuelles. Le problème n’est pas que les photographies ne sont pas des copies visuelles d’objets, ni que les objets ne peuvent pas être visuellement copiés. Le problème est que, à supposer même qu’une photographie soit une copie d’un objet, pour parler ainsi, elle n’entretiendrait pas avec son objet la relation qu’entretient un enregistrement au son qu’il copie. Nous avons dit qu’un enregistrement reproduit son son, mais nous ne pouvons pas dire qu’une photographie reproduit une vue (ou un aspect, ou une apparence). Est-ce à dire qu’en cet endroit un mot fait défaut au langage ? Et bien, on peut toujours inventer un mot. Mais on ne sait pas à quoi attacher le mot ici. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas des vues à voir, ni même qu’une vue doive par définition valoir particulièrement la peine d’être vue (et par conséquent ne pourrait pas être le genre de chose que nous voyons toujours), alors qu’on pense ici les sons, d’une manière qui n’est pas dénuée de plausibilité, comme ce que nous entendons toujours. Une vue est un objet (d’ordinaire un objet très grand, comme le Grand Canyon ou Versailles, même si les petits enfants sont fréquemment tenus, par les personnes qui les ont à charge, pour des vues) ou un événement extraordinaire, comme l’aurore boréale ; et ce que vous voyez, lorsque vous visionnez quelque chose, est un objet – en tout cas, pas la vue d’un objet. Pas plus que les « sense-data » ou « surfaces » des épistémologistes ne fourniront ici matière à des descriptions correctes. Car nous n’allons pas dire que les photographies nous fournissent les sense-data des objets qu’elles contiennent,  parce que si les sense-data des photographies étaient les mêmes que les sense-data des objets qu’elles contiennent, nous ne pourrions pas discerner une photographie de l’objet lui-même. Dire qu’une photographie est une photographie des surfaces des objets suggère qu’elle met en valeur la texture. Ce qui fait défaut, ce n’est pas un mot, mais, pour ainsi dire, quelque chose dans la nature – le fait que les objets ne produisent pas des vues, n’ont pas des vues. Je serais tenté de dire : les objets sont trop proches de leurs vues pour qu’on puisse les abandonner dans la reproduction ; afin de reproduire les vues qu’ils (pour ainsi dire) produisent, on doit les reproduire – faire un moule, recueillir une impression. Est-ce cela qu’une photographie accomplit ? Nous pourrions, ainsi que le fait à l’occasion Bazin, essayer de penser une photographie comme un moule visuel ou une impression visuelle. L’insatisfaction que cette idée provoque tient, je crois, à ce que les moules physiques et les impressions et les imprimés comportent de claires procédures pour se débarrasser de leurs originaux, alors que dans une photographie, l’original est aussi présent qu’il l’a jamais été. Non pas de cette présence à la caméra qui a été une fois la sienne ; mais celle-ci  n’est qu’une machine à moulage, et non le moule lui-même.

Les photographies ne sont pas faites à la main ; elles sont manufacturées. Et ce qui est manufacturé, c’est une image du monde. Le fait inévitable du mécanisme ou de l’automatisme dans la confection de ces images est le trait que Bazin désigne comme la satisfaction « une fois pour toute, et dans son essence même, de notre obsession du réalisme. »

Il est essentiel de parvenir à l’exacte profondeur de ce fait du mécanisme. Il est, par exemple, égarant, de dire, avec Bazin, que « la photographie a libéré les arts plastiques de leur obsession de la ressemblance », car cela fait accroire (et l’on croit souvent) que photographie et peinture étaient en situation de rivalité, ou bien que la peinture avait nourri une aspiration que la photographie serait venu satisfaire. Pour autant que la photographie ait satisfait une aspiration, elle a satisfait une aspiration qui n’était pas l’apanage des peintres, mais l’aspiration humaine, qui s’est intensifiée en Occident depuis la Réforme, à surmonter la subjectivité et l’isolement métaphysique – une aspiration au pouvoir d’atteindre ce monde, après la tentative si longue, à la fin sans espoir, d’un témoignage mutuel de fidélité. Et la peinture n’a pas été « libérée » - et certainement pas par la photographie- de son obsession de la ressemblance. La peinture, avec Manet, a été forcée de renoncer à la ressemblance à cause de sa propre obsession pour la réalité, parce que les illusions qu’elle avait appris à créer n’offraient plus la conviction dans la réalité, le lien avec la réalité, dont elle éprouvait le manque. On pourrait même dire qu’en se démettant de la ressemblance, la peinture a affranchi la photographie, lui a permis d’être inventée.

Et si ce que l’on veut dire est que la photographie a libéré la peinture de l’idée qu’une peinture avait à être une image (c’est-à-dire, de quelque chose d’autre), cela n’est pas plus vrai. La peinture ne s’est pas libérée, ne s’est pas efforcée de se maintenir à l’écart, de toute référence objective avant une époque bien postérieure à l’institution de la photographie ; et cela non parce qu’il serait finalement venu à l’esprit des peintres que les peintures n’étaient pas des images, mais parce que c’était le moyen de maintenir le lien avec (l’histoire de) l’art pictural, de maintenir la confiance dans ses aptitudes à engendrer des peintures, des objets peints pourvus de sens.

Et sommes-nous bien sûrs que le déni final de la référence objective revient à un abandon complet du lien avec la réalité – une fois, disons, que nous avons renoncé à l’idée que « lien avec la réalité » doit être entendu comme « présentation d’une ressemblance » ? Nous pouvons être sûrs que la conception de la peinture comme morte sans la réalité, et la conception de la peinture comme morte avec la réalité, souffrent toutes les deux d’un manque de développement quant aux conceptions qu’elles embrassent de la réalité et de la peinture. Nous sommes en mesure de dire que peinture et réalité ne s’assurent plus l’une l’autre.

On pourrait aller plus loin et dire que ce à quoi la peinture aspirait, en aspirant à un lien avec la réalité, était un sentiment de présence (presentness) – pas exactement une conviction dans la présence du monde à nous-mêmes, mais dans notre présence à lui. A un moment donné, du fait que notre conscience était délogée du monde, notre subjectivité a été interposée entre nous et notre présence au monde. Alors, notre subjectivité est devenue ce qui nous est présent, l’individualité est devenue l’isolement. Le chemin vers la conviction dans la réalité passerait désormais par l’attestation (acknowledgment) de cette présence sans fin du soi. Ce qu’on appelle l’expressionnisme constitue une possibilité dans la représentation de cette attestation. Mais il y aurait plus de vérité, je crois, à appréhender l’expressionnisme comme une représentation de notre réponse à ce nouveau fait de notre condition – notre terreur de nous-mêmes en tant qu’isolés – qu’à l’appréhender comme une représentation du monde depuis l’intérieur même de cette condition d’isolement. Dans cette mesure, il ne s’agirait pas d’une nouvelle maîtrise du destin (fate) à la faveur de la création de l’être-soi-même (selfhood) ; il s’agirait de la guérison du destin de soi-même à la faveur de la théâtralisation de soi. En dehors de l’aspiration à l’être-soi-même (donc, aussi bien, de l’acte d’accorder (granting) l’altérité qui va de pair avec elle), je ne comprends pas la valeur de l’art. En dehors de cette aspiration et de cet accomplissement, l’art est exhibition.

Invoquer notre subjectivité comme le chemin par lequel nous en retourner vers notre conviction en la réalité, c’est invoquer le romantisme. Peut-être peut-on comprendre le romantisme comme le conflit naturel entre la représentation et l’attestation de notre subjectivité. D’où Kant, d’où Hegel ; d’où Blake sécrétant le monde auquel il croit ; d’où Wordsworth rivalisant avec l’histoire de la poésie en s’écrivant lui-même, en se réinscrivant dans le monde. Un siècle plus tard, l’investigation de l’Etre par Heidegger passe par l’investigation du Dasein (parce que c’est dans le Dasein que l’Etre s’avère le mieux, à savoir en tant qu’il est objet d’interrogation), et l’investigation du monde par Wittgenstein (« les possibilités de phénomènes ») par l’investigation de ce que nous disons, de ce que nous sommes enclins à dire, des images que nous nous faisons des phénomènes, afin d’arracher le monde à notre possession pour que nous puissions à nouveau le posséder. En ce sens les peintures récentes majeures que Fried décrit comme objets de présence, constitueraient le dernier effort de la peinture pour maintenir sa conviction dans sa propre capacité à établir un lien avec la réalité – en nous accordant une présence à nous-mêmes, en dehors de laquelle l’espoir d’un monde s’évanouir.

La photographie a transcendé la subjectivité selon un mode dont la peinture n’avait pas même rêvé, un mode qui ne pouvait pas satisfaire la peinture, un mode qui marque moins la défaite de la peinture qu’une esquive radicale : par l’automatisme, par le fait de soustraire l’agent humain à la tâche de la reproduction.

On pourrait dire en ce sens que la photographie n’a jamais été en situation de rivalité avec la peinture. Ce qui a eu lieu, à un moment donné, c’est une bifurcation dans la quête de la réalité visuelle, ou de la « mémoire du présent » (dans les termes de Baudelaire). Pour maintenir notre conviction dans notre lien avec la réalité, pour maintenir, notre présence (presentness), la peinture accepte la récession du monde. La photographie maintient la présence du monde en acceptant notre absence à lui. La réalité dans une photographie m’est présente tandis que je ne suis pas présente à elle ; et un monde que je connais, et vois, sans pour autant être présent à lui (sans que ma subjectivité soit en rien fautive), est un monde passé.

 

Conceptions de l’origine

 

La conception d’un monde re-créé dans sa propre image, et l’aspiration à un tel monde, ont finalement trouvé satisfaction dans le cinéma. Bazin nomme cela le mythe du cinéma total. Mais ce mythe avait toujours figuré parmi les mythes de l’art ; chacun des arts l’avait à sa manière satisfait. Le miroir a été promené par différentes mains le long de la nature. Par certains côtés, c’est par le théâtre qu’il a été le plus pleinement satisfait. (Dans la mesure où le théâtre n’est plus aujourd’hui, au total, un art majeur pour nous, il ne se ressource plus, au total, à ses origines historiques et psychologiques ; de sorte que nous sommes rarement affectés par le traumatisme que nous devons avoir jadis souffert quand le meneur du chœur cessa de contribuer à un récit ou à une chanson, et tourna sa face vers les autres, souffrant l’incarnation.)

(…)

Quelle est le mode spécifique du cinéma de satisfaire le mythe ? Automatiquement, avons-nous dit. Mais qu’est-ce que cela signifie – signifie mythiquement, pour ainsi dire ? Cela signifie que cette satisfaction a lieu sans que je n’ai rien à faire, qu’elle a lieu du fait de cette aspiration. En un mot,  magiquement. Il m’est arrivé de me demander : comment le cinéma pourrait-il être de l’art, puisque tous les arts naissent d’una manière ou d’une autre de la religion ? Maintenant, je peux répondre : parce que les films naissent de la magie ; de dessous le monde.

(…)

Comment les films reproduisent-ils le monde magiquement ? Non pas en nous présentant littéralement le monde, mais en nous permettant de le voir sans être vus. Ce n’est pas tant une aspiration à posséder un pouvoir sur la création (comme celle de Pygmalion), qu’une aspiration à ne point avoir besoin du pouvoir, à ne point devoir porter ses fardeaux. C’est, en un sens, le mythe de Faust inversé. L’aspiration à l’invisibilité est passablement ancienne. Les dieux en ont profité, et Platon nous la conte dans le Livre II de la République sous la forme du Mythe de l’Anneau de Gygès. Lors de la vision de films, le sentiment d’invisibilité est une expression de l’esseulement et de l’anonymat modernes. Comme si la projection du monde expliquait les formes ne notre inconnaissabilité et de notre incapacité à connaître. L’explication n’est pas tant que le monde nous ignore, mais que nous sommes délogés de notre manière naturelle de demeurer en son sein, placés à distance de lui. L’écran transcende la fixité de cette distance ; être délogé y prend l’aspect de notre condition naturelle.

 

More of the World Viewed

 

Considérons ma manière de parler du destin de la caméra : la révélation de tout et de seulement ce qui lui est révélé.

(…)

Le premier pan de ma remarque, concernant l’absence de choix de la caméra, n’est pas une insistance sur sa chasteté mais sur sa stérilité. Dire qu’elle n’a pas le choix, c’est dire que c’est une espèce de machine, et une machine relativement simple, comparée, disons, à un poste de télévision. On peut appeler son fonctionnement immaculé, non pas parce que sa conception est produite de manière inhumaine (automatiquement), quoique la mesure dans laquelle elle fonctionne automatiquement soit un fait essentiel de son fonctionnement ; mais parce qu’elle n’a aucune conception. (une caméra est une sorte de chambre, pas une sorte d’entrailles). Elle fait tout et uniquement ce que l’on lui a  fait faire. Elle ne raconte pas de mensonge, pas plus qu’une machine à écrire ne raconte de mensonges ; non parce qu’elle est parfaitement honnête mais parce qu’elle est parfaitement bête. Par opposition à l’usage d’une machine à écrire, toutefois, on ne peut pas savoir ce que l’on a fait faire à la caméra, avant que ses résultats ne soient apparus.

C’était le second pan de ma remarque ontologique à son propos : que le mystère qui baigne la photographie ne repose pas dans la machinerie qui le produit, mais dans l’insondable abîme entre ce qu’elle capture (son sujet) et ce qui est capturé pour nous (cette fixation du sujet), le délai ontologique entre l’exposition et l’exhibition, l’absolue autorité ou finalité de l’image fixée. Le poids de cette remarque n’est pas diminué  parce que quelque metteur en scène est en fait capable de prédire ses résultats avec une exactitude assurée. Hitchcock est fameux pour cela. On pourrait dire qu’il a le don de la prophétie photographique. Ou l’on pourrait envisager la possibilité qu’il limite d’avance ses prises de vue à ce qu’il peut prédire avec certitude.

Le cinéma retourne nos convictions épistémologiques : la réalité est connue avant que ses apparences soient connues. Le mystère épistémologique consiste dans la question de savoir si, et comment, on peut prédire l’existence de celle-là à partir de la connaissance de celles-ci. Le mystère photographique tient à ce que l’on peut connaître à la fois l’apparence et la réalité, mais que la seconde est imprévisible à partir de la première.

Considérons à nouveau le projet que j’ai cité, dans lequel Edward Steichen a pris un millier de photo de la même tasse et du même saucier. Chaque photo, pouvons-nous supposer, est différente, chacune a une différente physionomie. Mais quoiqu’il fasse – changer les objectifs, utiliser différentes sortes de films ou de filtres, faire varier l’éclairage, l’angle, la distance – cela reste la même tasse et le même saucier. Là repose la fascination par le procès de la photographie, semblable à la fascination par les visages. L’art du procès repose dans la capacité à trouver quoi causera quoi, et à trouver ce qui est voulu.  

(…)

Le cinéma est une image mouvante du scepticisme : ce n’est plus seulement une possibilité raisonnable, mais un fait que nos sens (bien qu’ils soient dans leur état normal) sont alors satisfaits par la réalité alors que la réalité n’existe pas – voire, ce qui est plus alarmant, parce qu’elle n’existe pas, parce qu’elle ne tient qu’à ce que nous la visionnons . Notre vision peut sans aucun doute être satisfaite autrement qu’à travers l’acte de visionner la réalité. Mais, nier, en arguant de motifs sceptiques, précisément cette satisfaction – nier que la réalité soit jamais projetée et portée à l’écran par le film – est une farce du scepticisme. C’est se souvenir que le scepticisme conclut à l’encontre de notre conviction dans l’existence du monde extérieur, mais c’est oublier que le scepticisme commence par un effort pour justifier cette conviction. Le fondement du drame cinématographique, ou l’anxiété latente en visionnant ces drames, repose dans sa démonstration constante du fait que nous ne savons pas à quoi notre conviction dans la réalité tient. Céder ici à la tentation familière de dire du film qu’il procure en général une « illusion de la réalité » servirait à déguiser cette anxiété latente – tout comme la déguise le scepticisme philosophique lui-même, quand il conclut. Cette idée de l’illusion de la réalité estompe les différences quant au rôle que joue la réalité dans la peinture, le théâtre, et dans le film, et elle met un terme à l’aspiration de l’art à appréhender la réalité afin de combattre, ou de suspendre, nos illusions de réalité. Le « sens de la réalité » dont on tire avantage dans la comédie, dont la religion tire avantage, qui est recherché par la philosophie, et recherché dans la tragédie, n’est ni renforcé ni esquivé à travers le cinéma ; on pourrait dire qu’il y est nourri.

La morale de l’image cinématographique du scepticisme n’est pas que la réalité est un rêve ni que la réalité confine nos rêves. En portant la réalité à l’écran, le cinéma fait écran entre nous-mêmes et la réalité en tant qu’elle se donne ; il tient la réalité à l’écart de nous, il tient la réalité devant nous, c’est-à-dire, retient la réalité sous nos yeux. Nous sommes attirés à la fois par notre soumission à lui et par sa soumission à nos vues. Mais bien que la réalité soit le support de nos intentions, il est possible, ainsi que je l’ai dit dans mon livre, de refuser de lui accorder de dicter ce qui sera dit d’elle (p.120). Flanqués de ses prétentions à parler pour nous, nous conservons la possibilité, par moments, de la tenir en respect devant nous-mêmes afin de pouvoir voir par nous-mêmes et de pouvoir joyeusement concéder qu’on parle pour nous. Savoir à quel point la réalité est ouverte à nos rêves serait savoir à quel point la réalité est confinée par les rêves que nous en faisons.

 

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[1] C’est en écho à Proust (cf. texte n° 25) que nous avons choisi de traduire ainsi cette expression idiomatique.

[2] Art and Illusion, p.211

[3] ibid., p.209-217

[4] ibid., p.211 ; cf. pp.198, 200, 223

[5] ibid., p.237

[6] ibid., p.231

[7] en français dans le texte