Résumés des principales publications

         

Livres

Edition d’ouvrages

Coordination d’ouvrages collectifs

          Articles

          Résumé de thèse

 

Livres

 

L3.     Dimension et négation, à paraître.

 

L2.     Dimension et paradigme. Wittgenstein et le problème de l’exemplarité, Thèse de Doctorat soutenue à l’Université de Picardie Jules Verne en décembre 2003. Version remaniée à paraître aux éditions Vrin dans la collection Mathesis (300 pages).

 

L’objet de la thèse est de montrer, à partir de l’œuvre du second Wittgenstein, qu’une prise en charge de l’exemplarité par une théorie de la catégorialité est à la fois impossible et superflue. Il s’agit de montrer que les deux réquisits de l’articulation (qui assigne à toute pensée une unique forme logique dans un espace logique) et de la coordination (qui assigne à toute pensée un unique lieu logique) auxquels s’assujettissent classiquement les dispositifs catégoriaux (jusqu’au Tractatus inclus), acculent respectivement à deux apories, l’aporie de l’exemplarité et l’aporie logocentrique. Ces deux apories sont alors levées en dissolvant les deux réquisits catégoriaux au profit de deux concepts qui gouvernent la sortie du second Wittgenstein hors du problème des universaux et qui sont conjoints dans l’idée de ressemblances de famille, à savoir les concepts d’adjonction de paradigmes et d’adjonction de dimensions.

Mots-clés : abstraction – aspect – corrélation biunivoque – dimension – en-tant-que – exemplarité – expression – Husserl – intentionnalité – normativité – paradigme – phénoménologie – Platon – proposition –  synthétique a priori – universaux – Wittgenstein.

 

Résumé détaillé de la thèse

 

L1.     L’illusion (254 pages)

 

L’illusion est parfois définie comme une erreur incorrigible, comme une erreur qui survit à la conscience qui en est prise. La perception de la lune à l’horizon sera dite illusoire, et non pas erronée, à raison de l’apparence qu’elle présente identiquement à celui qui se trompe et à celui qui ne se trompe pas. Pourtant, ce geste trahit bien plutôt le fait qu’on continue d’homogénéiser indûment deux plans de l’expérience, celui de la perception et celui du savoir astronomique, comme si l’on était en droit d’attendre d’eux qu’ils s’accordent. En réalité, disqualifier la perception de la lune à l’horizon en lui appliquant le terme « illusion », c’est rester tributaire de l’illusion qu’on croit dénoncer, ne s’en défaire qu’à moitié, et pour cette raison accréditer la thèse fallacieuse qui voudrait que le propre d’une illusion soit qu’on serait qu’on ne peut jamais qu’à moitié s’en défaire. En réalité, il n’y a de sens à parler d’illusion que là où la désillusion est à la fois concevable et non advenue. D’une illusion, contrairement à ce que l’étymologie peut suggérer, je ne suis jamais littéralement le jouet. Rien ne subsiste de l’illusion ou bien, si quelque chose subsiste, ce n’est pas l’illusion. Toutes les méprises proviennent de ce qu’on voudrait que le terme « illusion » renvoie à un concept et ce concept à une chose, là où il est là pour caractériser un certain événement de notre expérience, l’entérinement d’une incompatibilité entre deux moments de cette expérience. A partir de là, la signification philosophique du terme « illusion » peut être dégagée. L’usage du mot « illusion » s’avère posséder une double générativité. A titre de paradigme, l’illusion exemplifie la structure de l’erreur. Au fait de l’illusion, à l’illusion dans sa singularité, est substituée sa signification générale. Que signifie telle illusion singulière, abstraction faite de sa singularité ? Qu’il y a, sinon une pseudo-évidence du faux et une simulation du vrai par le faux, du moins une inapparence du faux. Puisque telle illusion, dans sa singularité, démontre de fait que le faux peut passer inaperçu, que le faux ne porte pas en lui-même la marque du faux, le problème est : s’il arrive que le faux soit indiscernable du vrai, comment le vrai peut-il différer intrinsèquement du faux (être index sui et falsi), ce qui est nécessaire si le vrai doit pouvoir être reconnu comme tel ? A titre de thème, l’illusion exemplifie les principes régissant la structure de l’erreur. Prise pour thème de la réflexion, une illusion tenue pour exemplaire est reconstituée dans sa genèse ; ce n’est plus au vécu quelconque de cette illusion par une conscience, mais au mécanisme de l’illusion, qu’une signification générale est attribuée. En thématisant la genèse de l’illusion, on pose le problème de la motivation du faux ; en identifiant un mécanisme de l’illusion, on prend acte de la naturalité et de la nécessité de l’erreur. La pensée est confrontée à la nécessité de la répétition de l’erreur, au parcours des instants par l’erreur et à l’anachronisme de l’erreur.

 

Complément inédit en ligne

 

Edition d’ouvrages

 

E1.     Merleau-Ponty, La philosophie dialectique. Cours au Collège de France 1955-1956, D. Belot & J.-P. Narboux (éds.), Paris, Seuil, en préparation.

 

Coordination d’ouvrages collectifs

 

C1.     F. Waismann : Textures logiques, J.-P. Narboux & A. Soulez (éds.), Cahiers de philosophie du langage, vol. 6, Paris, L’harmattan, décembre 2008.

 

Friedrich Waismann (1896-1959) ne fut pas seulement l’un des membres les plus éminents du fameux Cercle de Vienne, mais aussi l’un des critiques les plus sagaces des doctrines par lesquelles ce « mouvement » se rendit d’abord célèbre. Son œuvre porte l’empreinte de l’influence exercée sur lui par Ludwig Wittgenstein, avec qui il eut des échanges intenses, et dont il sut souvent repérer mieux que quiconque les innovations philosophiques. Mais elle témoigne également d’une pensée originale, adossée à quelques intuitions maîtresses, et qui devait avoir un impact aussi large que diffus sur une philosophie analytique en plein essor. Cette pensée propre de Waismann est encore largement méconnue, alors même qu’elle anticipe maint tournant pris depuis par la philosophie analytique, et que s’y nouent avec autant d’originalité que de systématicité des méthodes philosophiques souvent tenues pour exclusives. Waismann développe les attendus d’un véritable pluralisme logique, qui ne sacrifie ni l’hétérogénéité du matériau phénoménal et linguistique à la rigueur de l’analyse logique ni celle-ci à celle-là. Ce volume rend accessibles pour la première fois en français deux essais majeurs de Waismann, « Strates de langage » (1953) et « La philosophie telle que je la vois »(1956). Il est complété par des études qui explorent ou prolongent, sous des angles divers, l’œuvre polymorphe de Waismann.

 

C2.     Les aspects, J.-P. Narboux & A. Soulez (éds.), Cahiers de philosophie du langage, vol. 7, Paris, L’harmattan, en préparation.

 

C3.     Wittgenstein, Cahiers de l’Herne, C. Chauviré, S. Laugier, J.-P. Narboux, A. Soulez (éds.), l’Herne, en préparation.

 

Articles

 

A1.     « Les usages du als : entre le superlatif et l’ordinaire » (36 pages)

 

La thèse de cet article est que la thématisation par Wittgenstein des usages du « als » est un cas d’application de « la méthode du §2 » des Investigations Philosophiques, telle que Wittgenstein l’explicite au §116 : « on doit toujours se demander : ces mots sont-ils jamais utilisés de cette manière dans les jeux de langage où ils ont leurs racines ? Nous reconduisons les mots de leur usage métaphysique à leur usage de tous les jours. ». Les usages « superlativés » du « als », motivés par l’édification d’une théorie de la signification et de l’idéalité (appliquer correctement une règle, ce serait l’entendre ainsi qu’elle doit être entendue), se signalent par le postulat de ce que nous appelons un « mode tautologique de l’exemplification », lequel confine au non-sens. Ils sont reconduits par Wittgenstein à l’ordinaire des jeux de langage du als, dont les jeux de langage du voir-comme et de l’expérience vécue de la signification sont des cas privilégiés et apparentés. Ceux-ci se signalent, par contraste, par ce que nous appelons un « mode paradigmatique de l’exemplification », dont le mode tautologique est la mésinterprétation philosophique. Le sens que revêt un thème musical quand il est joué comme ou entendu comme il doit l’être pour l’être correctement n’est pas un aspect indicible, comme s’il n’y avait pas d’autre exemple de cet aspect que le thème musical correctement joué lui-même, mais cet aspect ne peut certes pas être abstrait de son exemplification par un paradigme comme la phrase « Ceci, est pour ainsi dire, la réponse à ce qui venait avant ». Finalement, ce qu’il y a de vrai dans le recours tautologique au voir-comme, c’est que la signification, en tant que strictement immanente à son expression symbolique, est exemplifiée sur un mode paradigmatique.

 

A2.     « La preuve par le film » (39 pages)

 

Le film, et les conditions intrinsèques au médium filmique, pénètrent la réflexion de Wittgenstein sur le concept de preuve mathématique, aussi bien dans les Remarques sur les fondements des mathématiques que dans les Cours sur les fondements des mathématiques (Cambridge,  1939). Or, la preuve mathématique ne pourrait pas être appréhendée comme « le film d’une expérimentation » si le film, inversement, ne pouvait pas être appréhendé comme une sorte d’enchaînement démonstratif mémorable, parce qu’indéfiniment répétable selon une procédure mécanique. Comme la preuve, le film induit une spatialisation du temps et une temporalisation de l’espace (Panofsky), opère la paradigmatisation d’un test (Benjamin conçoit le film sur le modèle de l’enregistrement d’un record sportif), et constitue un montage schématique (le principe du montage idéogrammatique n’étant autre, chez Eisenstein, qu’une « généralisation déductive définie et évidente »). Mais si la possession d’un schème démonstratif est une possibilité inhérente au médium filmique, il faut que cette possibilité soit avérée ou attestée par certains films, voire par un certain genre de films. C’est le genre identifié par Cavell comme celui de « la comédie du remariage » qui livre cette possibilité.

 

A3.     « La construction : abstraction ou schématisation ? Quine et Goodman lecteurs de l’Aufbau. » (27 pages)

 

Deux difficultés dirimantes grèvent, selon Goodman (dans The Structure of Appearance), la mise en œuvre effective des méthodes de construction de l’Aufbau de Carnap : « la difficulté du compagnonnage » et la difficulté de la communauté imparfaite ». La reconstruction par Goodman de la construction carnapienne passe par leur résolution, laquelle conduit à des révisions techniques drastiques. Or, celles-ci trahissent, c’est la thèse de cet article, une révision philosophique elle-même drastique : rien moins que la dissolution de la problématique de l’abstraction que Carnap reconduisait quant à lui comme étant de plein droit. Face aux difficultés sur lesquelles bute le projet constitutionnel de l’Aufbau, Quine se replie sur une simple reconstruction empirique, affranchie de toute ambition fondationnelle. Goodman dépasse, à la faveur de reconstitutions de style projectif, l’alternative entre constitution (Carnap) et reconstruction empirique (Quine). Il s’en donne le moyen, montrons-nous, en reléguant le « problème de l’abstraction » au profit de ce qu’il appelle le « problème de la concrétion », c’est-à-dire en renonçant à tout dispositif catégorial qui viserait à retrouver le canevas catégorial de l’objectivité phénoménale et à étayer les généralisations qui sont sous-jacentes à ce dernier.

 

A4.     « Ressemblances de famille, caractères, critères » (26 pages)

 

L’idée de ressemblances de famille ne conduit pas, dans les Investigations Philosophiques de Wittgenstein, à un nouveau traitement du problème des universaux, mais à sa dissolution au profit du problème qu’il recouvre, aux deux sens du terme : le problème de la projection d’un concept dans de nouveaux contextes d’application. Le problème des universaux oblitère en effet le problème de la représentativité ou de l’exemplarité de l’exemple. Aussi longtemps qu’on raisonne dans les termes du problème des universaux, l’exemple est réduit à l’arbitraire sans quoi il n’y aurait pas d’exemplarité de l’exemple, ou encore, ce qui fait l’étoffe même de l’exemple, en tant qu’exemple, c’est son être quelconque. L’exemple est pensé comme cas ou comme instance, il se réduit à ce qui se tient sous (le concept) et, en tant que tel, peut toujours être enjambé en direction de ce dont il est un exemple. En dehors de ce comme quoi il compte (le concept), l’exemple ne compte pour rien. Ce qui empêche, jusque dans la percée de la Seconde des Recherches Logiques de Husserl, d’interroger plus avant la représentativité de l’exemple, c’est que cette représentativité est d’emblée pensée comme quelconque et comme représentativité du quelconque. Or, le présupposé inentamé de l’être quelconque de l’exemple est précisément ce que l’idiome des ressemblances de famille nous invite à cesser de recevoir sans examen. L’émergence de ressemblances de famille est l’émergence de nouveaux aspects d’un concept, de nouvelles manières (radicalement inanticipables) de comprendre en quel sens ou à quel titre de nouveaux exemples (également inanticipables) de ce concept en sont des exemples.

 

A5.     « Aspects de l’arithmétique » (22 pages)

 

En résolvant au plan de l’attribution du nombre un problème insoluble au plan de l’engendrement du nombre, celui de la compatibilité entre égalité et discernabilité, Frege est conduit, dans les Fondements de l’arithmétique, à supposer l’existence de concepts dont les caractères dépeignent des propriétés « discriminantes ». Frege souligne avec force que « donner un nombre, c’est exprimer un fait indépendant de notre manière de voir ». Mais un caractère discriminant, précisément, ne serait-il pas une « manière de voir », quoiqu’en un autre sens, celui – non psychologique – d’un aspect sous lequel peut être vu un complexe signitif ? Tant Husserl (dans sa Philosophie de l’arithmétique) que Frege (dans ses Fondements de l’arithmétique) méconnaissent que le procédé de spécification des multiplicités par mise en correspondance biunivoque est tributaire d’une extension de la théorie des moments figuraux aux complexes signitifs. En envisageant les nombres comme des propriétés internes de symboles de classes, en d’autres termes comme des aspects exhibés par des listes, Wittgenstein pense l’émergence de critères figuraux à partir de corrélations numériques. Contre la critique frégéenne de Husserl, Wittgenstein fait valoir que la pertinence de la notion de moment figural ou d’aspect n’est pas confinée à la psychologie. Contre le thème husserlien d’une intuition catégoriale des nombres, que le moment statutaire du concept ne saurait être délégué à aucune intuition.

 

A6.     « La logique peut-elle prendre soin d’elle-même ? » (17 pages)

 

Au terme du Tractatus, Wittgenstein enjoint son lecteur à « reconnaître [ses] propositions comme dénuées de sens », à « rejeter l’échelle après y être monté ». La figure de l’échelle requiert-elle une distinction entre le pur et simple non-sens [mere nonsense] et le non-sens profond [deep nonsense] ou éclairant [illuminating nonsense] au moyen duquel les pseudo-propositions parviennent à montrer ce qu’elles ne peuvent pas dire, les traits logiques du monde ? Ou bien Wittgenstein suggère-t-il plutôt un contraste entre comprendre l’auteur du livre et comprendre ce que dit l’auteur du livre, i.e. le corps doctrinal du livre, et intime-t-il à son lecteur de reconnaître que les pseudo-propositions du Tractatus sont purement et simplement inintelligibles, plain nonsense, comme il faut alors traduire « einfach Unsinn » ? Rejeter l’échelle, est-ce taire ce dont on ne peut pas parler au profit d’une monstration silencieuse ? Ou bien l’idée de vérités ineffables sur le monde qui se refléteraient dans le langage fait-elle partie de l’échelle à rejeter, et faut-il simplement se taire ? La lecture dite « résolue » du Tractatus, qui opte pour le second membre de cette alternative, est la bonne. Son acquis majeur est le suivant : on ne saurait, selon le Tractatus, faire entorse à la logique, commettre une faute logique. Puisque il n’y a rien de tel que des lois du sens qui pourraient être violées, on ne saurait octroyer quelque degré minimal de sens à la violation de telles lois, comme le voudrait la lecture « non résolue ». Reste que la lecture « résolue » est néanmoins grevée de certaines difficultés, qui tiennent toutes à ce qu’elle méjuge la raison d’être de la distinction tractarienne entre dire et montrer, à savoir le fait qu’il est tout à la fois impossible et superflu d’abstraire d’une proposition les traits de son sens.

 

A7.     « Incommensurabilité et exemplarité (I) » (27 pages)

 

Le Tractatus dissolvait l’alternative même entre la thèse de la concevabilité d’une pensée illogique et celle de son inconcevabilité. Contrairement à ce que voudrait une certaine version de la lecture dite « résolue » de Wittgenstein, ce n’est nullement cette alternative que récuse le scénario dans lequel Wittgenstein imagine des vendeurs de bois qui vendraient le bois à la surface et non au volume. Il ne s’agit plus, comme dans le Tractatus, de saper l’intelligibilité même de l’idée d’une folie logique en nous amenant à explorer de l’intérieur l’illusion vouée à éclater comme telle de l’intelligibilité d’une pensée logiquement inouïe. Il s’agit bien plutôt de démanteler l’alternative – laquelle est constitutive du thème tractarien de l’inaliénabilité du logique – entre l’idée d’une immuabilité de la pensée (de l’impossibilité qu’émergent des espèces de pensées véritablement nouvelles) et l’idée d’une incomparabilité entre systèmes de pensée (de l’inintelligibilité du passage d’un système de pensée à un autre).

 

A8.     « Incommensurabilité et exemplarité (II) : Aliénation logique et problème des universaux » (10 pages)

 

Le §185 des Investigations Philosophiques de Wittgenstein met en scène la possibilité d’une aliénation proprement logique, à travers celle d’une incommensurabilité entre deux manières distinctes de suivre la même règle « ajoute deux ». L’une des leçons du §185 est qu’aucune règle ne suffira jamais à rendre les exemples superflus, à en faire de simples béquilles du jugement. Or ce primat des exemples sur les règles constitue le principe même de la démonstration de la thèse de l’incommensurabilité des paradigmes dans La structure des révolutions scientifiques de Kuhn. Aussi bien, inversement, la thèse de l’incommensurabilité peut-elle être lue comme une position critique sur le problème des universaux. Selon Kuhn, en effet, une théorie scientifique est apprise à la faveur de la familiarisation avec des paradigmes au sens premier, c’est-à-dire des exemples canoniques, sans que cette familiarisation passe aucunement par l’abstraction de traits caractéristiques qui seraient communs à ces exemples. Dans ses derniers écrits, Kuhn s’emploie à dissocier le concept d’intension de la détermination classique du trait comme trait caractéristique, en promouvant la « méthode des différences » [method of differentiae], contre la « méthode des traits communs », comme ressort de la classification. La thèse d’incommensurabilité est alors reformulée ainsi : c’est paradoxalement la possibilité d’une commensurabilité totale entre des espaces différentiels de traits totalement disjoints qui rend possible l’incommensurabilité la plus radicale. En d’autres termes, qu’un accord purement aspectuel sur des exemples puisse suffire à garantir la pleine commensurabilité d’espaces différentiels d’intersection vide engendrés par la même base d’exemples, explique que puisse surgir (et même que ne puisse pas ne pas surgir) une divergence aspectuelle qui ne se laisse reconduire à aucun désaccord, mais fait signe vers une incompatibilité entre manières de voir le monde, entre « images du monde ».

 

A9.     « Wittgenstein et le problème de l’en-tant-que » (25 pages)

 

La thèse de cet article est que la fonction de pivot catégorial de l’ « en-tant-que », plus généralement sa fonction de garant de l’être-intrinsèquement-articulé de toute pensée, est ce dont le « als » se trouve démis dans la pensée du second Wittgenstein. C’est le corollaire du primat de ce que Cavell appelle le moment « proclamatoire » du jugement sur son moment « prédicatif ». Les critères, au sens de Wittgenstein, ne sont pas spécifiés avant un accord dans les jugements qui a fonction de paradigme, un accord dans des jugements paradigmatiques, c’est-à-dire reconnus comme des étalons ou des paradigmes de ce que signifie pour tel objet de compter sous tel critère. Les critères ne désignent pas des marques ou des caractères des objets ni ne spécifient des relations entre concepts dont la récognition assurerait une base légitime aux jugements, comme si l’intelligibilité des jugements reposait sur les critères en tant qu’ils édicteraient les règles de l’application ou de la combinaison des concepts, et comme si la grammaire remplissait une fonction catégoriale. Il serait plus juste de dire que les critères reposent sur l’intelligibilité des jugements par lesquels nous proclamons, à une certaine occasion, que quelque chose compte sous un concept – ce qui n’a de sens, ce qui ne compte, que si nous ne nous y retrouvons plus, que si un tel compte ou décompte ne va pas de soi. La proclamation engage la capacité à voir ou à reconnaître ceci comme cela à telle occasion, et non une synthèse in-occasionnelle de la récognition.

 

A10.   « Epilogue à propos de Scruton : l’entendre-comme » (5 pages)

 

Peut-on écouter un thème musical comme une variation d’un autre parce qu’il exemplifie une variation sur cet autre thème, comme si la teneur même du thème consistait à faire varier l’autre, à l’entendre ainsi, et comme si c’était d’abord à la structure de la musique elle-même que l’entendre-comme était assignable, ou bien le thème n’exemplifie-t-il cette variation que pour autant qu’on peut l’écouter ainsi ? C’est dans cette tension qu’ont su s’installer les esthétiques élaborées outre Manche à partir d’une lecture des Investigations, II, xi – dont celle de Scruton est probablement la plus aboutie – au seuil de la deuxième moitié du siècle dernier. La perception d’aspects est alors érigée, notamment chez Scruton, en opérateur de caractérisation de la relation esthétique au nom de trois caractères qui seraient les siens : la perception d’aspects serait intentionnelle, assomptive, et ne serait pas indexée sur la première personne. C’est pourtant en ce point que s’accumulent les difficultés. Car le voir-comme remplit presque trop bien son office intentionnel : son intentionnalité prétendument redoublée (c’est la thèse de « la double intentionnalité » de Scruton, soit d’une fusion entre l’objet réel et l’objet imaginaire dont le premier est le support intentionnel) éclate bien plutôt sous l’effet d’un dédoublement, d’un strabisme qui interdit à la visée d’en être une. Au total, il se pourrait qu’entre le voir-comme et l’intentionnalité, il faille choisir.

 

A11.   « Non-sens, contresens et contre-exemple : Husserl et Wittgenstein sur les démonstrations d’impossibilité » (29 pages)

 

Le problème des démonstrations d’impossibilité constitue une véritable pierre de touche pour une confrontation des pensées de Husserl et Wittgenstein. La thèse de cet article est que la distinction opérée par Husserl entre non-sens (Unsinn) et contre-sens (Widersinn) repose en dernier ressort sur une confusion entre non-sens et contre-exemple. La première partie de l’article identifie, au sein de la position de Wittgenstein, deux thèses, la thèse radicalement déflationniste sur le sens de l’impossibilité, et la thèse radicalement analogiste. La deuxième partie montre comment Wittgenstein, dans les Cours sur les fondements des mathématiques, Cambridge, 1939, pare à ces objections. Enfin, la troisième partie renverse les chefs d’accusation et esquisse une critique de Husserl en se fondant sur quelques éléments d’histoire des mathématiques.

 

A12.   « La conception pragmatique de l’a priori et du non-sens dans Mind and the World-Order de C.I. Lewis » (16 pages)

 

La thèse de l’unicité de la logique (selon laquelle il n’y a qu’une seule et unique logique) et la thèse de l’univocité de l’illogique (selon laquelle l’illogique n’admet pas de degrés et il n’y a pas plusieurs espèces de non-sens) semblent si solidaires (le Tractatus de Wittgenstein peut être lu comme le système de leur solidarité) qu’on ne voit pas comment dépasser la première sans régresser ipso facto en deçà de la seconde, autrement dit sans renouer avec l’idée, naturelle, qu’il y a un sens à opérer une partition, voire une gradation, entre sens et non-sens. Là réside la percée accomplie par C.I. Lewis dans Mind and the World Order, au fil d’une critique de la conception du non-sens comme une catégorie en général de la non-catégorie, à laquelle Kant se trouve acculée par sa thématique des limites de l’expérience possible. Lewis montre en effet : premièrement, que ce qui outrepasse l’expérience outrepasse aussi l’intelligible ; deuxièmement, que l’alternative à l’intelligible n’est qu’une pseudo-alternative. Il en résulte que ce n’est pas de l’expérience possible (mais de ce que Lewis appelle « réalité ») que les catégories sont des catégories. 

 

A13.   « Jeux de langage et jeux de dressage : la critique éthologique d’Augustin dans les Investigations Philosophiques de Wittgenstein » (12 pages)

 

Cet article examine la définition du concept de jeu de langage au début des Investigations Philosophiques de Wittgenstein afin de réévaluer la critique qui y est menée d’Augustin. Nous identifions trois dimensions dans le concept de jeu de langage. La première dimension, ou dimension ethnologique, confère au jeu de langage la complétude qui est celle d’un objet de comparaison ou d’un paradigme. La seconde, ou dimension pédagogique, en fait quelque chose de préparatoire prenant place au sein d’une progression qui retrace de façon synoptique, en procédant par adjonctions successives, les différents usages du langage en tant qu’ils sont foncièrement hétérogènes. La troisième, ou dimension éthologique, indexe un jeu de langage sur des « réactions » naturelles qui fixent ce qui est susceptible d’y être appris en l’enracinant dans ce qui est réfractaire à l’apprentissage. Cette dernière dimension est le plus souvent largement ignorée par les commentateurs de Wittgenstein, qui ne savent pas comment la réconcilier avec les deux autres. La thèse de cet article est que l’erreur que Wittgenstein attribue à Augustin n’est pas celle de croire qu’une définition ostensive garantit par elle-même la connexion entre le mot et la chose, comme l’ont souvent prétendu les commentateurs de Wittgenstein, mais celle de croire que c’est une certaine intelligence qu’il a des définitions qui permet à l’enfant de comprendre les définitions ostensives, comme s’il s’agissait de faire preuve de sagacité pour deviner quelle chose est signifiée par quel signe, comme si les explications par ostension ne requerraient rien d’autre qu’une telle sagacité pour être comprises, et comme si l’apprentissage du langage pouvait commencer par des explications. Nous montrons que ce ne peut être qu’à la suite d’un certain dressage que l’enfant en vient à discerner si, et en quoi, quelque chose constitue ou non, en fonction de l’occasion, une nouvelle instance de ce qu’un mot signifie, en discernant comment s’articule, à cette occasion, ce que ce mot signifie. L’erreur d’Augustin n’est pas de présupposer une éthologie (fût-ce sous la forme d’une théologie), mais de ne pas la présupposer au bon endroit. Relève d’une histoire naturelle, et non d’un apprentissage ou d’une histoire individuelle, non pas la capacité à reconnaître de nouvelles instances de ce qu’un certain mot signifie, ou à acquérir la maîtrise d’un certain concept, mais l’aptitude primitive à réagir à l’inculcation de cette capacité, à suivre une certaine direction.

 

A14.   « Diagramme, dimensions et synopsis » (26 pages)

 

On se propose de montrer que le propre du diagramme est d’atteindre à une synopticité dynamique, opératoire, en restreignant, exhibant et corrélant celles des dimensions du symbolisé qu’il symbolise, qu’il s’agisse de dimensions à l’aune de quoi il prend la mesure de ce qu’il dénote (cas de ce que nous appellerons ici des diagrammes dénotatifs), ou bien de dimensions à l’aune de quoi il donne la mesure de ce qu’il exemplifie (cas des diagrammes exemplificatifs). En vertu de sa synopticité réglée, le diagramme est essentiellement manipulable. Sa manipulation fait émerger tantôt des relations externes entre coordonnées (cas des diagrammes dénotatifs) tantôt des relations internes entre dimensions (cas des diagrammes exemplificatifs). On argue d’un tournant pris par la pensée de Wittgenstein au sujet du lien qu’entretient la généralité avec la négation pour faire valoir cette solidarité entre synopsis et sélection de dimensions. Le confinement à certaines dimensions qui est au principe du diagramme cesse de frapper celui-ci d’indétermination ou d’incomplétude à partir du moment où l’état de choses cesse de se voir prêter des dimensions qui lui seraient intrinsèques, comme c’était encore le cas dans le Tractatus ; inversement, le caractère pleinement déterminé du sens du diagramme atteste que, loin de ressortir à un repérage exhaustif des dimensions selon lesquelles l’état de choses se déclinerait, la complétude ou la détermination du sens provient d’une monstration synoptique qui passe par la sélection de dimensions.

 

A15.   « La preuve comme concept ou le court-circuit du jugement dans la philosophie des mathématiques de Wittgenstein » (15 pages)

 

La preuve mathématique est conçue par Wittgenstein comme un paradigme. L’auteur a montré ailleurs que le paradigme est très exactement ce qu’il advient chez Wittgenstein du concept au sens traditionnel, une fois la question de l’exemplarité affranchie de celle de la catégorialité, c’est-à-dire du problème classique des universaux. Le modèle abstractionniste sous-jacent à ce problème accule traditionnellement, en effet, à une aporie, « l’aporie de l’exemplarité », qui provient de ce que le modèle abstractionniste postule que l’exemple, inerte en lui-même, ne peut tirer son exemplarité que d’autre chose que lui-même. Or, c’est à l’idée de paradigme que Wittgenstein confie la tâche de dissoudre l’aporie traditionnelle de l’exemplarité. L’auteur montre ici, à partir du traitement wittgensteinien de la preuve, que l’idée de paradigme, convoquée pour dissoudre l’aporie de l’exemplarité, n’est opératoire que comme la résultante des deux idées de schéma de corrélation et d’étalon, au sens où la mise en cause du jugement comme étage incontournable de la pensée et la refonte de l’idée d’essence à l’écart de toute problématique catégoriale sont strictement solidaires l’une de l’autre. Car l’indétermination apparente de l’exemplarité n’est que l’effet du format propositionnel imposé à la pensée : si aucune pensée ne se laisse adéquatement caractériser par des coordonnées qui lui seraient intrinsèques, et si une pensée n’a de coordonnées que relativement au système de pensées auquel elle est corrélée dans un contexte donné, à la faveur de sa juxtaposition avec d’autres pensées, alors ce dont ses coordonnées sont exemplaires paraîtra indéterminé aussi longtemps qu’on exprimera cette pensée dans une proposition, c’est-à-dire abstraction faite des dimensions selon lesquelles elle est coordonnée.

 

A16.   « Négation, contrariété et contradiction : sur la théorie éliminativiste de la négation dans l’idéalisme anglais » (28 pages)

 

L’auteur discerne trois intuitions majeures dans la théorie éliminativiste de la négation développée par les idéalistes anglais, d’après laquelle une négation est l’élimination d’une alternative au sein d’un ensemble complet d’alternatives disjonctivement affirmées du sujet de la négation : premièrement, la détermination du sens d’une proposition est l’assignation à une proposition de coordonnées logiques dans un espace logique ; deuxièmement, le sens d’une proposition entretient une relation interne avec le sens de sa négation ; troisièmement, l’espace logique dans lequel une négation acquiert un sens dépend du contexte. Il est montré que la théorie éliminativiste de la négation échoue à composer adéquatement les deux premiers aperçus en essayant de faire droit au troisième. A l’inverse, le Tractatus de Wittgenstein les combine adéquatement mais passe à côté du troisième. Une théorie adéquate de la négation devrait, minimalement, satisfaire simultanément les trois contraintes.

 

A17.   « L’obvie en négatif » (16 pages)

 

A partir de l’ouvrage de Christiane Chauviré, Le moment anthropologique de Wittgenstein, l’article tente d’élucider la question suivante, que sa seconde philosophie conduit Wittgenstein à assumer jusqu’au bout, en dépit ou à cause de sa facture paradoxale : comment des règles peuvent-elles être tributaires de régularités (humaines et extra humaines), des normes conceptuelles être tributaires de faits naturels (humains et extra humains), au sens où ces règles présupposent ces régularités, où ces normes présupposent ces faits naturels, sans pour autant cesser eo ipso d’être des règles ou des normes, c’est-à-dire d’en avoir l’arbitraire ? Ou encore : quel sens assigner à la dépendance et à l’indépendance s’il doit être concevable que des règles soient tout à la fois dépendantes et indépendantes des régularités de l’expérience ? La thèse de l’article est que la clé du problème réside dans le caractère à la fois obvie et négatif des présupposés : la sphère du sens dépend du sous-bassement naturel de la praxis au sens exact où elle dépend du fait, tout négatif, qu’il aille de soi que le sous-bassement naturel de la praxis n’ait pas certains traits. Est présupposé, en effet, ce dont la non-obtention ne peut être envisagée sans qu’il ne soit aussitôt contrefactuellement avéré comme faisant partie de ce sans quoi l’usage d’une norme serait privé de sens, le fait présupposé consistant ainsi très exactement dans la négation de ce qui est envisagé dans l’antécédent du contrefactuel en question. Il s’agit dès lors de tirer toutes les conséquences de ce que le présupposé n’a d’autre mode d’existence que strictement contrefactuel.

 

A18.   « Unité propositionnelle et unité aspectuelle dans le Tractatus de Wittgenstein » (28 pages)

 

La thèse de l’article est que la théorie tractatuséenne de la symbolisation résout le problème de l’articulation catégoriale de la pensée, identifié au problème de l’unité de la proposition, en congédiant les catégories (les types logiques) au profit de paradigmes (les prototypes). Les catégories ne sont plus des types fondamentaux qui distribueraient les choses en autant de classes fondamentales (individus, propriétés, relations, etc.), et conformément auxquels les éléments d’une proposition auraient à être combinés pour que son sens soit licite, mais simplement ce qui se trouve être exhibé par des prototypes : des traits expressifs. Car la pierre angulaire de l’ « expressivisme logique » du Tractatus est bien une révision radicalement anti-abstractionniste du concept classique de trait ou de marque caractéristique [Merkmal], en tant qu’il est inséparable d’un modèle combinatoire. Ni l’aspect sous lequel sont articulés des éléments ni la catégorie de ces éléments n’en précèdent plus l’articulation. S’il en est ainsi, c’est que la proposition ne relate pas une articulation mais est cette articulation elle-même. Aux yeux de Wittgenstein, les articulations que sont les propositions ne se laissent ni abstraire, ni factoriser, ni anticiper. On montre en quoi les deux premiers de ces trois attendus de la théorie tractatuséenne de l’articulation fournissent la clé de la solution tractatuséenne au problème de l’unité de la proposition. Si l’unité de la proposition est possible, en effet, c’est qu’elle n’est plus ni le rapport sous lequel sont combinés des objets, ni le rapport sous lequel est visé un état de choses.

 

A19.   « L'intentionalité : un parcours fléché (Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §§428-465) » (18 pages)

 

On a pu soutenir que les Recherches renouvelaient la solution du problème de l’intentionalité en renvoyant dos-à-dos les deux solutions causaliste et mentaliste du problème. De la solution causaliste, d’après laquelle la cible intentionnelle est définissable comme ce qui met un terme à l’insatisfaction qui a donné lieu au cycle comportemental qu’est la flèche intentionnelle, les Recherches ne retiendraient rien. De la solution mentaliste, d’après laquelle la relation entre la flèche et sa cible doit être conçue comme une relation interne privée entre un sujet et un objet, elles ne retiendraient que le seul parti pris dit « intentionaliste », c’est-à-dire la thèse selon laquelle l’intentionalité est une relation interne entre une pensée et ce qu’elle vise, au sens où il est inconcevable qu’une pensée puisse être rendue vraie par autre chose que par ce qu’elle vise. Contre la version mentaliste de ce parti pris intentionaliste, les Recherches feraient valoir une version contextualiste, d’après laquelle l’intentionalité est une relation interne publique (parce que médiée par des institutions, à commencer par celle du langage) entre des contenus de sens. On se propose de montrer qu’au contraire les Recherches défont le problème de l’intentionalité jusqu’à récuser le concept d’intentionalité lui-même, loin de se contenter de dissoudre l’apparence selon laquelle l’intentionalité fait problème. Car ce qu’elle récusent avant tout, et récusent comme le ressort même du concept de visée, c’est le réquisit de la détermination complète du sens, c’est-à-dire celui de la capacité essentielle de toute pensée à anticiper, à défaut de sa valeur de vérité, du moins les modalités de sa vérification, positive ou négative. Si le concept d’intentionalité constitue en un sens la cible première des Recherches, c’est que s’y cristallise cette réification du sens dont les Recherches entendent achever la critique, la fixation, et pour tout dire le morcellement, du sens en contenus étant le ressort même de tout intentionalisme. Cette fixation du sens survit à la critique du mentalisme et se réfugie jusque dans la thèse selon laquelle l’intentionalité est une relation interne intra-grammaticale. Wittgenstein montre que l’idée d’une directionalité essentielle de la pensée, socle de tout intentionalisme, repose sur la chimère d’une déterminité essentielle du sens, c’est-à-dire sur la chimère d’après laquelle le sens a toujours la déterminité propre à un ceci, comme s’il n’y avait de pensée qui n’identifie, par avance et parmi d’autres, l’état déterminé dans lequel les choses doivent être pour qu’elle soit vérifiée. A prêter aux Recherches une conception contextualiste de l’intentionalité, on confond donc la critique qui y est menée avec ce que cette critique met en cause. En fait, la conception causaliste et la conception intentionaliste se nourrissent l’une de l’autre dans l’exacte proportion où elles prennent le contre-pied l’une de l’autre. Chacune de ces deux conceptions se nourrit de la nécessité de conjurer le spectre de l’autre.

 

A20.   « Logique et téléologie chez Kant et Wittgenstein » (14 pages)

 

Un corollaire commun des démarches respectives de Kant et de Wittgenstein dans la Critique de la raison pure et dans le Tractatus est que l’applicabilité de la logique ne saurait jamais faire problème, ou encore (dans les termes du Tractatus) qu’« il ne peut jamais y avoir de surprises en logique ». Cependant, Kant, dans la Critique de la faculté de juger, et Wittgenstein, dans De la certitude, semblent bien revenir sur le problème de l’applicabilité de la logique (sur ce dont la logique doit présumer si elle doit être applicable) et demander derechef si la pensée et le monde sont bien faits l’un pour l’autre. Mais, puisque ni l’un ni l’autre ne désavoue la dissolution à laquelle il avait procédé du problème de l’harmonie, force est d’admettre ceci : ou bien il s’agit encore et toujours de dissoudre le même problème (c’est-à-dire le problème de la porté objective de la pensée), mais sous une forme supplémentaire, peut-être ultime ; ou bien il s’agit de lui conférer pour la première fois un sens à la faveur d’un déplacement. Nous voudrions montrer ici qu’en un sens l’une et l’autre chose sont vraies, ou plus exactement qu’il s’agit, pour le Kant de la troisième Critique comme pour le dernier Wittgenstein, quoique naturellement selon des voies très différentes, de déterminer a contrario sous quelles conditions le problème de l’harmonie, entendu comme problème de l’harmonie contingente entre la forme de la pensée et celle du monde, cesse de coïncider avec le pseudo-problème de la portée objective de la pensée, autrement dit sous quelles conditions il est autre chose qu’une version ultime du pseudo-problème de l’harmonie nécessaire entre la forme de l’objectivité et celle du monde. Plus généralement, il nous semble que toute une tradition analytique inspirée par Wittgenstein – de C.I. Lewis à Travis en passant par Goodman et Putnam – redécouvre la démarche spécifique de la Critique de la faculté de juger : réélaborer en la déplaçant la question de la prise qu’a la pensée sur le monde une fois déposé le pseudo-problème de la portée objective de la pensée.

 

A21    « L’indexicalité, pierre d’achoppement de l’intentionalisme husserlien ? » (31 pages)

 

Le régime sémantique des expressions dites indexicales est marqué par une variation systématique et réglée des significations qu’elles revêtent au gré des circonstances dans lesquelles elles sont employées. On s’efforce d’établir que le concept d’intentionalité, au moins tel que Husserl l’élabore, achoppe irrémédiablement sur ce régime. Ce dernier menace directement non seulement l’idéalité de la signification, mais encore, plus gravement, le primat et l’indépendance du signifier à l’égard de l’existence de l’objectité signifiée, c’est-à-dire finalement rien moins que l’idée de visée intentionnelle elle-même dans sa modalité linguistique (la possibilité de référer (viser) en l’absence du référent étant constitutive de la modalité sémantique de l’intentionalité telle que la comprend Husserl). Tantôt les analyses de Husserl épousent relativement bien les contours de l’indexicalité, mais elles le font en violation des principes qui leurs servent de prémisses et au prix d’incohérences internes, tantôt au contraire elles déploient en toute cohérence les conséquences de ces principes, mais ce sont alors les caractères de l’indexicalité qui sont obérés, et le traitement de l’indexicalité qui prend des allures d’auto-réfutation. Cette instabilité est aussi à porter au crédit de Husserl. Rétrospectivement, il apparaît qu’il n’est à peu près aucun problème ni aucune solution qu’Husserl n’ait pressenti à un moment ou un autre de ses analyses. Ce n’est pas, toutefois, le repérage de ces leçons ponctuelles, qui constitue l’horizon de ce qui suit, mais la tentative pour démêler, dans la manière dont le concept de visée bute sur l’indexicalité chez Husserl, ce qui tient à la version proprement husserlienne de ce concept, et ce qui tient au concept de visée tout court.

 

A22.   « L’intentionalité au prisme de l’indexicalité » (35 pages)

 

Mérite d’être caractérisée comme un ‘intentionalisme’ toute philosophie dont le point d’orgue est la démonstration de ce que la « présence » à l’esprit d’objets de pensée et la « présence » aux sens d’objets de perception, malgré tout ce qui les sépare, ne sont pas si hétérogènes en nature qu’on ne puisse, sans verser dans l’équivoque, parler de « présence » dans un cas comme dans l’autre. En deçà des diverses versions sous lesquelles il peut être décliné, le concept d’intentionalité n’est peut-être pas autre chose que l’instrument d’un tel nivellement ou alignement des modalités de la présence. Or, le régime sémantique de l’indexicalité, c’est-à-dire celui de la dépendance systématique et réglée des significations de certaines expressions à l’égard du contexte dans lequel elles sont utilisées, pourrait bien constituer une pierre de touche pour tout intentionalisme ainsi caractérisé. Dans la mesure même où il semble jeter un pont entre le langage et la perception, le régime de l’indexicalité semble voué à constituer tantôt une promesse tantôt une menace pour l’intentionalisme, selon que ce dernier entend y trouver la clé de son opération constitutive, ou au contraire y éprouver la validité des termes dans lesquels il l’a définie par ailleurs. Dans cet essai, on s’efforce de montrer que l’indexicalité peut jouer le rôle d’un prisme pour décomposer le spectre des diverses versions dont l’intentionalisme est fondamentalement passible, mais aussi, en faisant apparaître avec netteté les extrémités de ce spectre, pour circonscrire tant ce qui est commun à toutes ces versions que ce qui excède leur portée à toutes. Nous voudrions montrer par là en quoi l’intentionalisme s’avère constitutivement incapable, en dernier ressort, sous l’une ou l’autre des deux versions qu’il admet fondamentalement, de rendre compte du régime sémantique de l’indexicalité, même ou plutôt surtout si, de façon assumée ou non, l’idée de visée intentionnelle emprunte toujours déjà certains de ses traits constitutifs à ce que l’intentionalisme prend pour l’essence de l’indexicalité, et qu’il croit pouvoir ramener à une espèce du vouloir-dire, à savoir l’ostension. Cet essai s’attache en même temps à montrer que même si le concept d’intentionalité pouvait prendre en charge l’indexicalité, l’intentionalisme n’en demeurerait pas moins impossible, dans la mesure où il semble bien que le concept d’intentionalité ne puisse épouser les contours de l’indexicalité sans ipso facto sacrifier, à l’autre bout, les caractères propres à la perception, le traitement de la première déteignant sur celui de la seconde, et les difficultés refoulées d’un côté revenant de l’autre. Plus l’intentionalisme parvient à coller à l’indexicalité et moins il parvient à coller à la perception.

 

A23.   « Négation et dimension » (32 pages)

 

Cet essai explore les tenants et les aboutissants de la thèse Waismann d’après laquelle la négation d’un énoncé arithmétique général établi par une preuve récursive n’est pas un énoncé faisant état de l’existence d’un contre-exemple mais la négation externe de l’assertion de cet énoncé, suivie de l’assertion d’un autre énoncé général. On montre que cette thèse est propre à jeter une certaine lumière sur le concept notoirement obscur de proposition grammaticale chez Wittgenstein.

 

A24.   « Négation et totalité dans le Tractatus de Wittgenstein »

 

A25.   « The Logical Fabric of Assertions (I): Austin and Cook Wilson’s Legacy »

 

A26.   « The Logical Fabric of Assertions (II): some Lessons from ‘How to Talk’ »

 

A27.   « L’architecture de la légèreté »

 

A28.   « La doctrine et son ombre »

 

A29.   « Many a Sip between Cup and Lip: Austin on Harmony and Negation »

 

A30.   « Lecture externaliste de De la certitude »

 

 

Introductions et présentations

 

P1.     Introduction à F. Waismann, « Language-Strata », in F. Waismann : Textures Logiques, J.-P. Narboux & A. Soulez (éds.), Cahiers de philosophie du langage, vol. 6, Paris, L’harmattan, 2008, p.29-36.

 

P2.     Introduction à F. Waismann, « How I See Philosophy ». in F. Waismann : Textures Logiques, J.-P. Narboux & A. Soulez (éds.), Cahiers de philosophie du langage, vol. 6, Paris, L’harmattan, 2008, p.65-70.

 

P3.     (avec D. Belot) Introduction à Merleau-Ponty, La philosophie dialectique. Cours de 1956 au Collège de France, D. Belot & J.-P. Narboux (éds.), Paris, Seuil, à paraître.

 

 

Résumé détaille de la thèse

 

Résumé détaillé de Dimensions et paradigmes. Wittgenstein et le problème de l’exemplarité, à paraître aux éditions Vrin, collection Mathesis.

 

La thèse de ce travail, intitulé « Dimensions et paradigmes. Wittgenstein et le problème de l’exemplarité », est que la philosophie de Wittgenstein constitue une critique de toute tentative de prise en charge de l’exemplarité par une théorie de  la catégorialité, et a pour contrepartie positive une refonte du problème de l’exemplarité à l’écart de tout dispositif catégorial.

Ce que Wittgenstein a mis en cause, c’est la secondarisation de l’exemple au profit de ce dont il est un exemple (le concept) qu’induit tout dispositif catégorial. Cette secondarisation de l’exemple conduit à faire de l’exemple une instance ou un cas quelconque de quelque chose d’autre (le concept), l’exemple n’étant pensé ni en lui-même ni pour lui-même, mais toujours à l’aune de ce dont il est un exemple (parmi d’autres), à savoir le concept en tant qu’il dicte la manière dont l’exemplarité doit être entendue.

Un dispositif catégorial est bâti selon deux axes : l’axe longitudinal de l’articulation (en général enchâssée) d’éléments en une unité fondamentale (en général la proposition), l’axe vertical de leur coordination  aux types fondamentaux de choses ou acceptions de l’être (aux catégories) dont ces éléments relèvent respectivement en tant qu’ils sont toujours déjà distribués en de telles catégories.

La trame catégoriale que ces deux axes engendrent assujettit toute pensée à  un double réquisit : celui d’être intrinsèquement articulée, celui d’être intrinsèquement coordonnée. Le premier réquisit conduit à assigner à toute  pensée une forme logique unique. Le second, à assigner à toute pensée un  lieu logique unique. Une expression qui n’est pas elle-même articulée ou  coordonnée à la manière dont l’est la pensée qu’elle exprime, qui n’en a pas la multiplicité, sera donc irrémédiablement incomplète. Il y aura, en sus des expressions qui sont elliptiques au regard d’autres expressions, ou des  systèmes d’expressions qui sont lacunaires au regard d’autres systèmes d’expression, des expressions intrinsèquement elliptiques, des systèmes  intrinsèquement lacunaires.

Le réquisit de la détermination du sens, dans le Tractatus, conjugue adéquatement (jusqu’à abolir leur distinction) ces deux réquisits. Si ces deux réquisits y apparaissent dans leur forme épurée, c’est qu’ils y sont  pour la première fois satisfaits de façon cohérente. Si le Tractatus satisfait aux deux réquisits de la catégorialité, c’est paradoxalement en faisant l’économie des catégories elles-mêmes. D’où son statut à part. C’est l’objet de notre Chapitre 1. Mais le prix à payer est la fixité des dimensions de la pensée. Or, d’après le  second Wittgenstein, fixer une fois pour toutes les dimensions de toute pensée possible est un geste à la fois impossible et superflu.  

Les Chapitres 2 et 4 de ce travail s’attachent à montrer en quoi il est  impossible. Les Chapitres 3 et 5, à montrer en quoi il est de toute façon superflu. Les Chapitres 2 et 3 examinent, respectivement, le traitement  négatif et le traitement positif, par le second Wittgenstein, de l’idée  d’articulation. De la même façon, les Chapitres 4 et 5 examinent  successivement le traitement négatif et le traitement positif de l’idée de  dimension.

 

Notre Chapitre 1, intitulé « Articulations – L’expressivisme logique du Tractatus : une théorie de la catégorialité sans catégories » (p.5-67) porte exlusivement sur le Tractatus. Il montre comment la théorie tractatuséenne de la symbolisation résout le problème de  l’articulation catégoriale de la pensée, identifié au problème de l’unité de la  proposition, en congédiant les catégories (les types logiques) au profit de  paradigmes (les prototypes). Les catégories ne sont plus des types  fondamentaux qui distribueraient les choses en autant de classes fondamentales (individus, propriétés, relations, etc.), et conformément  auxquels les éléments d’une proposition auraient à être combinés pour que son sens soit licite, mais simplement ce qui se trouve être exhibé par des  prototypes : des traits expressifs. Car la pierre angulaire de  ce que nous appelons l’ « expressivisme  logique »  du  Tractatus est bien une révision  radicalement anti-abstractionniste du concept classique de trait ou de marque caractéristique [Merkmal], en tant qu’il est inséparable d’un modèle combinatoire. Ni l’aspect sous lequel sont articulés des éléments ni la catégorie de ces éléments n’en précèdent plus l’articulation. S’il en est ainsi, c’est que la proposition ne relate pas une articulation mais est cette  articulation elle-même. La proposition n’est plus arrimée à un objet comme pôle identique : le signe  dont la proposition est l’aspect est tout ce qu’il reste de l’objet comme pôle  de ses déterminations. Quant aux catégories, ce ne sont plus des acceptions de l’être, mais des patrons d’usage de variables : l’usage de signes est tout ce qui reste de l’être comme pôle de ses acceptions.

Nous montrons alors que l’expressivisme logique du Tractatus se traduit par trois corollaires qui caractérisent respectivement l’anti-abstractionnisme, l’anti-intentionnalisme et l’anti-normativisme du Tractatus : le sens de l’articulation propositionnelle ne se laisse ni abstraire (les traits du sens ne peuvent pas être abstraits de leur expression), ni factoriser (le sens n’est pas une certaine manière de se diriger sur), ni anticiper (rien ne limite a priori les possibilités de faire). Nous étudions en détail la théorie tractarienne de l’expression (Ausdrück) (Section 1) pour monter comment elle résout le problème de l’unité de la proposition resté irrésolu dans les philosophies de Frege et de Russell. Nous défendons l’idée que c’est la distinction entre « exprimer » (ausdrücken) et « s’exprimer » (sich ausdrücken) qui fournit l’intelligence de la distinction entre « dire » (sagen) et « montrer » (zeigen), et en tirons argument aussi bien contre la lecture dite « orthodoxe » de l’ouvrage que contre la lecture dite « résolue ». Nous montrons ensuite que les apories de la théorie de la perception complexe de Russell (dans sa Théorie de la connaissance de 1913) procèdent toutes de l’oblitération du caractère disjonctif du sens, qui interdit que deux propositions de sens distincts puissent être deux manières de se diriger sur un seul et même état de chose (Section 2). Enfin, nous analysons la théorie tractatuséenne de l’image (Bild) et en tirons argument pour esquisser une lecture anti-aprioriste de l’ouvrage qui souligne le caractère inanticipable du sens (Section 3).

 

Dans notre Chapitre 2, intitulé « Ellipses – Critique du réquisit de l’articulation : intentionnalisme et abstractionnisme » (p.69-143), nous montrons que la théorie tractatuséenne de l’articulation et des coordonnées logiques de la proposition a un prix : l’idée du déficit logique (du caractère intrinsèquement elliptique) de toute expression dont l’articulation ne comporterait pas la même multiplicité logique que l’articulation intrinsèque à la pensée qu’elle exprime. L’objet de ce second chapitre est de montrer en quoi cette conséquence réduit à l’absurde le réquisit de l’articulation.

Or, l’idée d’intentionnalité, tout comme celle d’abstraction, ne peuvent être explicitées qu’en faisant droit à une articulation unique du signifier qui reconduit ce réquisit : viser ou abstraire, c’est à chaque fois appréhender de manière unique un certain ceci en tant qu’un certain cela (viser cette plante, c’est appréhender cette plante en tant que telle et telle, abstraire le concept de plante, c’est appréhender cette plante en tant que plante). C’est pourquoi l’envers de la critique du réquisit de l’articulation qui nous semble contenue dans les paragraphes §19-21 des Investigations Philosophiques (Section 1) est une critique radicale des deux concepts d’intentionnalité et d’abstraction (Section 2), dont nous démontrons le principe anti-contextualiste en nous appuyant sur les pensées de W. Sellars et T. Clarke. Inversement, le contre-sens que commettent les lectures intentionnaliste (D. Föllesdal, J. Hintikka) ou abstractionnistes (P. Strawson) des remarques de Wittgenstein sur la notion de « voir-comme » ou de perception d’aspect (Investigations Philosophiques, 2ème Partie, Section xi) proviennent toutes de l’oblitération du caractère contextuel du voir-comme (Section 3).

 

Le Chapitre 3, « Paradigmes – Aporie de l’exemplarité et adjonction de paradigmes » (p.145-258), clef de voûte de notre travail, montre comment le paradigme prend chez le second Wittgenstein la relève du concept, une fois la question de l’exemplarité affranchie de celle de la catégorialité, c’est-à-dire de la problématique classique des universaux. La question de l’exemplarité est reformulée dans les termes suivants : « Ce que je critique, c’est le fait que les logiciens ne donnent aucune vie à ces exemples. Nous devons inventer un contexte pour nos exemples. » (Wittgenstein’s Lectures, Cambridge, 1932-35, p.90). Nous nous attachons à montrer que ce qui caractérise la problématique classique des universaux, et les apories auxquelles elle conduit, c’est en effet ce présupposé de l’inertie de l’exemple. L’alternative qui s’en dégage à la conception de l’articulation examinée et critiquée au Chapitre 2 est la suivante : loin que toute pensée soit intrinsèquement articulée, ce n’est jamais que relativement à un certain contexte qu’une pensée est articulée d’une certaine manière plutôt qu’une autre.

Deux thèses secondaires gouvernent la structure de ce troisième chapitre. La première est que c’est la philosophie des mathématiques de Wittgenstein qui constitue l’expression la plus aboutie de cette refonte du problème de l’exemplarité en termes de paradigmes. La seconde est que l’usage qu’y fait Wittgenstein du terme « Paradigma » (au Livre premier des Remarques sur les fondements des mathématiques, mais aussi aux §§50-51 et des Investigations Philosophiques) constitue une réinterprétation radicale du « paradeigma » chez Platon.

La Section 1 commente en détails les remarques que Wittgenstein a consacrées, à l’orée des années trente, à la corrélation biunivoque comme critère d’équivalence numérique (Frege, Russell) ainsi qu’aux preuves par induction (érigées en méthode fondationnelle par T. Skolem). Notre thèse est que ces remarques pointent toutes en direction d’une critique de la linéarité ou uni-dimensionnalité indûment attribuée aux énoncés mathématiques quand ceux-ci sont conçus comme des propositions au lieu de l’être comme des sections transversales de schèmes démonstratifs. La Section 2 fait retour sur l’usage platonicien du terme de « paradeigma » auquel Wittgenstein renvoie lorsqu’il propose de concevoir l’idée platonicienne sur le modèle du mètre-étalon. Nous nous livrons à une nouvelle lecture du texte du Politique où Platon revient sur son propre usage du terme « paradigme » et nous posons à nouveaux frais le problème de la « Selfpredication » bien connue des commentateurs de Platon. Nous défendons l’idée que le problème des universaux n’est nullement un problème platonicien, et trouvons ainsi confirmation chez Platon de l’irréductibilité du paradigme au concept. Il s’en dégage une lecture de l’idée de « ressemblances de famille » (élaborée aux §§65-73 des Investigations Philosophiques) qui n’en fait pas une solution de plus au problème des universaux, mais le ressort d’une alternative à ce problème. Enfin, la Section 3 déploie la conception wittgensteinienne des démonstrations mathématiques comme paradigmes, et en tire une critique des termes traditionnels dans lesquels sont formulés maints débats contemporains de philosophie des mathématiques, ainsi que de quelques unes des positions les plus originales qu’ils ont informées (en particulier celles de P. Kitcher, C. Parsons, P. Maddy, M. Resnik). Nous montrons que l’épistémologie des mathématiques demeure le plus souvent tributaire du primat du jugement qui commande les théories classiques (pré-frégéennes) de l’inférence.

 

De même que notre Chapitre 2 menait la critique du réquisit de l’articulation (qui assigne à toute pensée une forme logique unique), notre Chapitre 4, « Lacunes – Critique du réquisit de la coordination : apriorisme et normativisme » (p.259-331), mène celle du réquisit de la coordination (qui assigne à toute pensée une place logique unique dans l’espace logique). S’il fallait assigner à toute pensée sa place logique unique, comme le voudrait ce réquisit, alors tout système d’expression qui n’aurait pas la même multiplicité logique que l’espace logique où elle occupe cette place serait déficitaire par principe, intrinsèquement lacunaire. Et tout système de pensée serait vouée tôt ou tard à buter contre ses propres limites, à se heurter à son propre déficit en dimensions. C’est ce que nous nommons l’inertie du sens. Elle fait l’objet des critiques de ce chapitre.

Contre cette conséquence, nous montrons (Section 1) au contraire avec Wittgenstein que nous ne saurions subir par après des limites que nous aurions imposées au sens, comme si nous étions liés par nos propres règles. N’est un non-sens que ce dont nous ne voulons pas que cela ait un sens, que ce que nous privons positivement de sens. Contre une lecture de Wittgenstein que J. McDowell et R. Brandom ont récemment contribué à répandre, et à laquelle nous donnons le nom de « normativisme », nous montrons que suivre une règle, pour Wittgenstein, ce n’est nullement s’obliger à suivre une règle. A une version radicale de la thèse de l’arbitraire de la grammaire, le normativisme objecte que je ne saurais annuler une règle du sens à discrétion, que la volonté, en tant que garante du sens, ne se permet pas à elle-même tout ce qui est possible.

Or, montrons-nous (Section 2) cette objection, loin de la faire sienne, Wittgenstein la prête à la phénoménologie, faisant allusion à la théorie phénoménologique de l’impossibilité. Il y a, selon la phénoménologie, non pas certes une  intuition de l’impossible, mais bien  une intuition de l’impossibilité : l’impossibilité d’une signification comme « vert et rouge au même endroit »  ou comme « heptagone régulier construit à la règle et au compas », l’impossibilité a priori, pour l’intention de signification, de se voir  correspondre un objet, est avérée par une intuition de cette impossibilité. Pour Husserl, dire que la signification d’une expression comme « vert et  rouge au même endroit » ou comme « heptagone régulier construit à la règle  et au  compas » « est un contresens : c'est une signification impossible  (« imaginaire ») », c’est dire que cette expression a bien une signification  unitaire mais que c’est une évidence apodictique qu’à cette signification ne  peut correspondre aucun objet. Nous montrons que l’intuition d’incompatibilité invoquée par la phénoménologie husserlienne tombe sous le coup de la critique wittgensteinienne de toute inertie du sens.

C’est alors encore une fois aux remarques de Wittgenstein sur les mathématiques que nous allons puiser (Section 3). C’est en effet sur le terrain des démonstrations mathématiques d’impossibilité que l’opposition entre Husserl et Wittgenstein sur le non-sens peut le mieux être étudiée. Nous défendons l’idée que le concept husserlien de contre-sens (distingué par Husserl du non-sens) provient d’une mésinterprétation de ce qu’est un contre-exemple en mathématique. Ce qui est pris pour le caractère déficitaire a priori d’une intuition n’est jamais que le caractère relatif d’un non-sens.

 

Notre cinquième et dernier chapitre, « Dimensions – Aporie logocentrique et adjonction de dimensions » (p.333-399), peut alors thématiser ce qui nous paraît être l’aperçu le plus profond du second Wittgenstein, et le point d’orgue de sa conception de l’impossibilité logique : la thèse que le manque de place, en logique, n’est qu’une affaire de dimensions. Là où on croit avoir affaire à une constriction logique de la pensée par ses propres dimensions, comme si un  système logique était acculé par ses propres dimensions à présenter un  déficit intrinsèque en dimensions, il est tout à la fois nécessaire et suffisant d’adjoindre de nouvelles dimensions : « Si tout se passe comme s’il n’y avait pas, pour une telle forme, de place entre deux autres formes, alors tu dois la rechercher dans une autre dimension. S’il  n’y a pas de place ici, c’est précisément qu’il y en a dans une autre  dimension. » (Investigations Philosophiques, 2ème Partie, Section xi, p.200e).

Nous montrons d’abord que l’aporie logocentrique, selon laquelle toute tentative pour fonder la logique est vouée à la présupposer, n’est résolue dans le Tractatus qu’à la faveur d’un coup de force. Le prix à payer n’est autre que le dogme logocentrique critiqué au chapitre précédent. L’aporie reste donc entière.

Nous nous attachons ensuite (Section 1) à mesurer l’écart qui sépare l’usage que fait après 1929 de l’idée de dimension de celui qui en était fait dans le Tractatus. Nous considérons longuement, en particulier, la critique, dans le Tractatus (6.36111), de la célèbre thèse kantienne de la non-congruence des figures symétriques. Wittgenstein y montrait déjà que l’adjonction d’une dimension  supplémentaire, en rendant possible la transformation bi-univoque et bi-continue d’une figure en une autre (un homéomorphisme), restaure la  possibilité de faire se recouvrir les figures sans les déchirer.

Cependant, la dimension n’y était pas encore conçue comme un étalon, ceci étant exclu par le réquisit tractatuséen de l’unicité de l’espace logique. C’est sur cet acquis majeur de textes du début des années trente que nous revenons longuement (Section 2). Nous montrons que cet acquis est solidaire d’une thèse fondamentale de Wittgenstein : jamais une syntaxe de moindre dimension (multiplicité logique) n’entre dans la constitution d’une syntaxe de plus grande dimension (multiplicité logique).  

Mais le cœur (Section 3) de ce dernier chapitre est la démonstration de l’équivalence entre adjonction de paradigmes et adjonction de dimensions. C’est sous le chef commun de l’idée de l’émergence d’aspects qu’est ratifiée l’équation entre adjonction de paradigmes et adjonction de dimensions. Un nouvel aspect est une nouvelle manière de voir et non pas la  vision de quelque chose de nouveau, de même qu’une nouvelle dimension est une nouvelle manière d’occuper de la place et non pas la nouvelle  occupation d’une certaine place. Inversement, si le manque de place logique doit être pensé comme un  aveuglement à un aspect, c’est que l’adjonction d’une nouvelle dimension  ne peut pas plus être anticipée que l’émergence d’un nouvel aspect. A  l’instar d’un aspect, une dimension n’est pas possible avant d’être là. Nous le montrons notamment à partir d’un manuscrit datant de 1947.

Nous nous attachons alors à montrer, en prenant appui sur les œuvres de H. Reichenbach et de H. Putnam, qu’il arrive que l’adjonction de nouvelles dimensions, au sens du passage d’une multiplicité logique à une autre, rende concevable ce qui était littéralement inconcevable, tandis que c’est dans l’œuvre du dernier Kuhn que nous trouvons l’interprétation la plus explicite de l’idée wittgensteinienne de ressemblances de famille en termes de dimensions. Nous montrons la signification profonde de l’introduction par Kuhn, dans ses derniers écrits, du concept d’ « espace différentiel de traits ». Ce que nous retenons de Kuhn, c’est moins la thèse célèbre d’incommensurabilité des paradigmes que le ressort profondément wittgensteinien de sa démonstration, d’un bout à l’autre de son œuvre : le nerf de la thèse d’incommensurabilité, exprimée en termes d’espaces différentiels, est que c’est paradoxalement la possibilité d’une  commensurabilité parfaite entre des espaces de traits différentiels disjoints qui rend possible l’émergence d’une incommensurabilité. En d’autres termes, c’est parce que l’accord entre divers membres d’une communauté ne peut pas être abstrait des exemples canoniques sur lesquels il porte, parce que les dimensions respectives des espaces peuvent, pour un temps, différer sans inconvénient, qu’est possible une bifurcation radicale entre deux aspects de ces exemples qui s’éclipsent l’un l’autre, sans que leur conflit puisse être arbitré d’un tiers point de vue.

Il reste alors à montrer comment l’adjonction de dimensions permet de lever l’aporie logocentrique sur laquelle ce cinquième chapitre s’ouvrait. Cela nous conduit à revenir sur la notion de « loi de la pensée », et sur cette « folie logique » que selon Frege nous serions immédiatement tentés d’imputer à des êtres dont les lois logiques contrediraient les nôtres (Grundgesetze, Introduction), et dont Wittgenstein reproche à Frege de ne « jamais nous avoir dit de quoi elle aurait l’air » (Remarques sur les fondements des mathématiques, Livre 1, §152). Contre la lecture kantienne que McDowell propose de cette critique de Frege par Wittgenstein, nous faisons valoir que les lois logiques sont en dernier ressort, pour Frege, et des lois normatives universelles et des lois descriptives universelles, là où pour Wittgenstein elles ne participent ni des unes ni des autres, les lois logiques n’étant plus pensées par lui comme des « lois de la pensée » mais, conformément à une intuition de Frege lui-même, comme des étalons ou des paradigmes.

 

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